dimanche 27 septembre 2020

Au revoir...

Chères amies, chers amis,

Voilà près de 10 ans que vous m'accompagnez. Vous m'avez soutenue, encouragée. MERCI!

Une nouvelle page se tourne aujourd'hui et CINECUTION tire sa révérence. Vous pourrez toujours consulter les articles, car le blog reste en ligne, mais ne sera plus alimenté. 

Dès le lundi 28 septembre 2020, vous pourrez me suivre sur La Batoille. C'est un rêve qui devient réalité. Un blog culturel qui englobe toutes mes passions. Il y aura bien sûr également des billets sur le cinéma, ne vous inquiétez pas!

Encore merci pour toutes ces années, ce fut un bonheur de les partager avec vous. Rendez-vous sur La Batoille pour de nouvelles, mais non moins palpitantes aventures.

A bientôt!

Stéphanie

jeudi 21 mars 2019

FIFF 2019: rencontre avec Sahra Mani







Comme de nombreuses personnes qui ont vu A THOUSAND GIRLS LIKE ME, j'ai été bouleversée par l'histoire de Khatera, cette jeune afghane qui a eu le courage de briser le silence. Violée depuis son enfance par son père, plusieurs fois enceinte et battue jusqu'à perdre les bébés, elle est aujourd'hui mère de deux enfants qui sont également ses frères et sœurs. Des liens familiaux fragiles, complexes, porteurs d'une histoire terrifiante. Mais Khatera n'est qu'amour pour ses enfants. Elle a un rêve pour eux: qu'ils grandissent libres, remplis d'amour et qu'ils aient accès à l'éducation.

Lorsque l'opportunité de rencontrer la réalisatrice de ce puissant documentaire s'est présentée, je ne pouvais que saisir cette occasion. J'ai donc rencontré Sahra Mani, réalisatrice afghane de 37 ans. Une femme solaire et forte, courageuse et pleine d'espérance pour son pays et pour les femmes qui l'habitent.

Je suis arrivée un bouquet de fleurs des champs sous le bras, premier jour du printemps oblige. Ma façon de la remercier pour son film, mais aussi comme un symbole, qu'à l'image de la nature qui se réveille, nous aussi, nous ouvrons nos yeux sur des réalités qui parfois nous échappent.


Sahra Mani - FIFF 2019





Quand et comment êtes-vous arrivée à la réalisation?


J'ai grandi en tant qu'enfant réfugiée en Iran, sans accès à d'éventuelles études, sans autorisation pour mes parents de travailler. J'ai quand même reçu une éducation dans des écoles privées. C'était une vie assez difficile. A 20 ans, je suis partie en Angleterre pour mes études. J'ai obtenu mon Master en réalisation de films documentaires. J'ai toujours eu l'envie de rentrer en Afghanistan à la fin de mes études. Je savais pertinemment que je voulais rentrer au pays, j'avais besoin de forces, et ça passait par l'éducation, afin d'avoir les outils nécessaires pour être utile à mon pays. J'ai toujours cherché de petites opportunités pour devenir plus forte qu'une jeune femme réfugiée qui n'a rien si ce n'est trouver peut-être un petit job ou un mari pour survivre. Je suis toujours à la recherche d'outils supplémentaires pour devenir plus forte.

Aujourd'hui, vous vivez à Kaboul...

Oui, je vis à Kaboul. Et j'aime ma ville. J'espère qu'un jour elle deviendra une ville sûre que les touriste pourront visiter et découvrir. Les afghans sont des gens chaleureux, qui aiment recevoir. Nous avons des traditions culinaires, vestimentaires, des costumes et nous avons envie de les partager avec les gens de tous horizons. L'Afghanistan, c'est bien plus que la guerre, la corruption, l'opium ou les violences domestiques. Les belles choses sont dans notre sang, notre cœur. Toutes ces belles choses sont cachées derrière la guerre, les talibans... tout est malheureusement caché.

Comment avez-vous rencontré Khatera pour la première fois?

J'étais chez moi à la maison, à Kaboul, et je regardais la télévision. J'ai vu une toute jeune femme, assise dans une grande chaise, qui parlait d'une des histoires les plus horribles que j'aie entendues, entourée d'hommes. Tout mon corps s'est mis à trembler. Je me suis dit que je devais la trouver et lui venir en aide, un peu comme une grande sœur. Cette jeune femme était en train de parler des choses affreuses que lui a infligé son père, au milieu d'autres hommes. Elle savait ce qu'ils pensaient d'elle, et elle a tout de même parlé. Vous savez les femmes dans mon pays sont considérées comme des objets sexuels, pour la plupart d'entre elles. J'avais mal pour elle. La solitude de cette jeune femme qui osait parler. Finalement je l'ai rencontrée et l'idée du film est venue en premier d'elle. Elle avait une histoire à raconter, la sienne. Sa personnalité m'a touchée. C'est sa force, son charisme, sa beauté, qui m'ont décidée à faire ce documentaire. Vous savez, je crois que j'ai réussi à attraper certains moments d'une rare intimité. Et ces moments, personne ne pourra plus jamais les recréer. C'est pour ces moments que j'ai vécu avec elle si longtemps. Le documentaire est tellement proche de notre cœur. C'est proche de nous, de notre humanité. J'aime le cinéma de fiction, et je le respecte profondément, c'est vraiment le 7ème art. Mais j'ai choisi la forme documentaire, car c'est un témoignage de notre temps. Et le présent est ce qui va construire notre histoire.






J'ai lu que vous étiez la seule femme impliquée dans la production de votre film?

Durant le tournage chez Khatera, oui. Quand le tournage s'est terminé en Afghanistan, je suis partie à la recherche d'une équipe de production. Mais l'histoire était tellement forte et lourde, que j'ai reçu beaucoup de réponses négatives de la part de producteurs et de diffuseurs. Ils ne voulaient pas courir le risque d'investir sur cette histoire. Finalement, petit à petit, j'ai constitué une équipe en France pour la post-production.

Etiez-vous toujours seule avec Khatera et sa famille?

Durant le tournage, oui. Toujours. En dehors de l'appartement, j'étais aidée, mais chez elle à la maison, j'étais toujours seule. Je ne voulais pas briser l'intimité qui s'était créée.

Justement, comment êtes-vous arrivée à créer cette intimité et cette relation de confiance avec Khatera?

Vous savez pour faire un film sur des gens, vous devez obtenir leur confiance. Une fois que vous avez obtenu leur confiance, ils vous facilitent aussi le travail. Ils ne peuvent pas toujours se cacher, il arrive un moment où ils vous livrent ce qu'ils sont vraiment. Elle savait que je devais avoir accès à sa vie. Elle a choisi de me faire confiance. Elle savait aussi que, quelque part, ce film allait sauver sa vie. Elle ne me l'a jamais dit, mais je l'ai fortement ressenti. Quand ses frères m'ont mise à la porte, plusieurs fois, elle me recontactait et me disait de revenir. C'était complètement fou! Elle savait que c'était son dernier espoir. Pour moi aussi, la vie de Khatera était plus importante que réaliser un film. Je suis cinéaste et réaliser des films est la chose plus importante au monde. Je suis juste une cinéaste. Mais, dans ce cas, j'ai compris que si je ne pouvais pas réaliser ce film, j'en ferais un autre. Mais si Khatera perdait sa vie, elle ne reviendrait pas. Parfois j'en oubliais même mon film. Je laissais mon matériel à la maison et allait lui rendre visite. Et j'ai compris qu'en fait, nous étions réellement seules. Seules. Tout le monde autour d'elle la considérait comme une prostituée qui amenait la honte sur son père. A travers ce documentaire, alors que je ne recevais aucun soutien, je voulais montrer les enjeux politiques à travers les femmes, le droit des enfants, comment la résilience et l'amour pouvaient nous sauver. Personne ne me soutenait. C'était la même chose pour elle. Personne ne donnait du crédit à sa parole.




Comment expliquez-vous que Khatera a toujours cette capacité d'aimer ses enfants, malgré l'horreur qu'ils incarnent quelque part? Où va-t-elle chercher cette force?

Je crois que c'est exactement ce qui nous fait aimer Khatera. Elle est très pure. Elle focalise sur le fait de donner de l'amour plutôt que d'alimenter la vengeance. Elle ne cherche pas une façon d'extérioriser sa peine, elle ne donne que de l'amour. C'est la seule solution qu'elle ait trouver pour assimilier et digérer les horreurs qu'elle a subies. C'est sa façon de survivre. J'ai beaucoup appris de Khatera. Je ne suis plus la même personne qu'avant le tournage de ce film. Elle était suffisamment sage pour comprendre que repenser constamment à ce qu'elle avait subi n'allait pas lui apporter de l'espoir ou des solutions pour s'en sortir. Ses enfants n'ont pas de père. Elle pensait au plus profond d'elle que si elle ne donnait pas d'amour à ses enfants, qui allait leur en donner? C'est une énorme capacité de résilience. Ces deux petits êtres sont nés dans ce monde, ils n'ont rien demandé.

Vous avez passé trois ans avec elle. Vous êtes-vous parfois sentie en danger?

Oui, parfois. Je n'ai pas mis dans mon film à quel point j'étais effrayée par moment et je me sentais menacée. Au départ, lorsque je la visitais, on me disait que c'était une menteuse qui cherchait à attirer la honte sur sa famille. Que je ne pouvais savoir la véritable histoire qui se déroulait sous le toit de cette maison. On me disait que Khatera recevait beaucoup d'hommes et que si je continuais à la fréquenter, je courais des risques. Non seulement j'étais une femme seule avec du matériel coûteux, qui valait plus que toute la maison, mais je fréquentais une menteuse. Mais dans les yeux de Khatera, je ne voyais que de l'innocence. Elle est plus jeune que moi, elle est plus belle que moi, enceinte, comment pouvais-je la laisser seule, rentrer chez moi, regarder la télévision et profiter de ma vie? Je lui ai fait confiance, avec mon cœur et pas avec ma tête. Je lui ai fait confiance à la première seconde.

Vous avez toujours du contact avec elle?

Oui, nous avons parlé la semaine dernière et nous nous sommes rencontrées alors que j'étais en France pour un festival il y à quelques mois. Mais vous savez, lorsqu'elle est arrivée en France, je suis restée avec elle durant les deux premiers mois. J'ai vécu avec elle et regardé comment je pouvais lui venir en aide. Beaucoup de femmes françaises l'ont aidée et soutenue. Elle a un fiancé aujourd'hui, donc elle n'est plus toute seule. Elle parle le français, va à l'école. Petit à petit, je réduis mon contact avec elle. Elle a sa nouvelle vie, elle doit se reconstruire. Nous sommes amies, mais je ne me sens plus responsable d'elle comme par le passé. C'est impossible pour moi et ce ne serait pas bien pour elle. Ce ne serait pas lui rendre service.

Est-ce que votre documentaire a été projeté en Afghanistan?

Oui, trois fois.

Quelles ont été les réactions?

Plutôt bien. Le film a été soutenu, en particulier par de jeunes femmes et des féministes et certains activistes dans le domaine des droits humains. J'ai eu quelques mauvaises réactions et des menaces aussi. Certaines personnes voulaient envoyer Khatera en prison pour 20 ans. Ils n'aiment pas Khatera et ils ne m'aiment pas non plus. J'ai donné une image réelle de la part sombre d'une partie des afghans. J'ai montré leur face sombre. Les gens n'aiment pas lorsque l'on mettre cette part de la société. Peut-être parce qu'ils en ont peur. Peut-être ont-ils aussi peur d'eux-mêmes et de ce dont ils sont capables. Vous savez, il y a des réalités que l'on préfère ignorer, par confort. Et lorsqu'on vous y confronte, c'est comme une gifle en pleine figure!




Pouvez-vous travailler librement dans votre pays?

Pas tout le temps, non. Parfois je ne me sens pas en sécurité. Parfois j'ai vraiment besoin de protection. Mais je fais ce que j'ai à faire. J'espère que tout se passera bien et que je pourrai continuer mon travail. Bien sûr la peur ne m'accompagne pas au quotidien, mais j'y pense parfois. Je reçois beaucoup de messages, notamment sur les réseaux sociaux, qui me disent :"Pourquoi est-ce que tu montres une face sombre de notre pays? Pourquoi tu mets la honte sur notre pays? Pourquoi tu parles des afghans qui baisent leurs propres filles? Pourquoi tu parles des musulmans comme étant des baiseurs?" Alors ils me proposent d'autres sujets de films... mais je continue.

Quels sont aujourd'hui vos espoirs pour les femmes afghanes?

Vous savez les femmes afghanes n'attendent pas d'un gouvernement qu'il leur apporte la liberté et des droits. Elles se battent tous les jours et elles sont beaucoup plus loin que la vision dont peut en avoir l'occident. Elles sont fières et courageuses. Elles travaillent tellement dur pour leurs libertés et pour avoir des droits équivalents à ceux des hommes dans ma société. Mais tout dans ce monde dépend de décisions politiques. En ce moment, les USA ont des discussions avec les talibans pour les ramener au pouvoir. Mais personnes ne considère les droits des femmes, encore moins les talibans. Les talibans ne sont pas juste une force politique, ce sont des idéologistes. Ils combattent avec leur idéologie. S'ils reviennent au pouvoir, avec leur idéologie qui est contre la femme, ils vont détruire ce que nous avons réussi péniblement à acquérir et nous allons retourner 1000 ans en arrière. Plus aucune femme ne pourrait prendre la parole comme Khatera et plus aucune femme ne pourrait faire un film comme je l'ai fait. Vous n'entendriez plus parler des femmes afghanes.




Ma dernière question vient d'une amie afghane, née en Suisse. Elle s'appelle Sara, comme vous. Elle n'est jamais allée en Afghanistan, mais a des liens très fort avec son pays, sa culture et sa langue. Sa question est la suivante: que peut-on faire depuis ici pour aider les femmes afghanes?

Pour reconstruire l'Afghanistan, une des meilleures choses à faire est d'investir dans les arts, la culture et l'éducation. Actuellement, la plupart des fonds récoltés à l'extérieur du pays est investie dans l'armée. Nous devons trouver un moyen d'offrir de l'éducation et comment construire des écoles. Est-ce que cela passe par des parrainages, comme cela se passe en Inde par exemple? Peut-être. C'est difficile pour moi de répondre. Nous devons y penser et surtout, parler. Ne jamais plus se taire. Nous ne voulons pas d'argent, mais n'oubliez pas les femmes dans toutes vos décisions politiques. C'est un long chemin. C'est un travail à faire sur plusieurs générations. Mais donner accès à l'éducation est probablement la chose la plus importante.







ST/ 21 mars 2019








mercredi 20 mars 2019

FIFF 2019 : comme une envie de hurler

Fréquenter passionnément un festival de films, avec curiosité et ouverture d'esprit, suppose d'accepter de ressentir différentes émotions. C'est justement ce que je recherche: être amusée, choquée, bousculée, énervée, enveloppée, attendrie, émue. Cette troisième journée a été particulièrement intense. Le premier film de ma sélection a eu l'effet d'un tremblement de terre.

Je vais, avant de consacrer l'intégralité de cette chronique à A THOUSAND GIRLS LIKE ME, faire un clin d'œil aux frères Guillaume, Sam et Fred. Je les connais depuis fort longtemps. Je suis leur travail depuis l'époque du collège déjà où leurs animations vidéo faisaient régulièrement l'objet de petites séances. 12 minutes hier qui ont incarné une phrase d'Alphonse Allais: "On étouffe ici, permettez que j'ouvre une parenthèse". Une parenthèse de douceur et de tendresse bienvenue.

LE RENARD ET L'OISILLE, 12 minutes pour conter les aventures d'un renard et d'un œuf bleu. Le goupil, affamé, se retrouve par un curieux concours de circonstances, propulsé au rang de papa pour un petit oisillon bleu. Deux routes se croisent, deux univers différents. L'un les pieds ancrés au sol et l'autre attiré inexorablement vers les airs. Chacun au final trouve sa voie. Tendresse et sourire sont au rendez-vous. Les deux frères n'ont de cesse d'évoluer, de se réinventer. Les fribourgeois les connaissent bien et leur vouent une affection toute particulière. De MAX &CO à LA NUIT DE L'OURS, en passant par LE PETIT MANCHOT QUI VOULAIT UNE GLACE, nous avons tous dans le cœur un petit bout des frères Guillaume. Merci pour ces 12 minutes d'air pur.




 

Et sinon, vous dire aussi qu'il existe un film où il pleut plus que dans BLADE RUNNER! Oui, oui... THE LOOMING STORM! Un film chinois de Dong Yue. Sur fond de mutation de la société chinoise - alors je ne suis pas une experte de politique socio-économique chinoise, ne vous attendez pas à une analyse de fond - un chef de la sécurité d'une usine se retrouve mêlé à une sordide histoire de serial killer. La photographie est sublime, la tension omniprésente, le décor industriel fascinant. Quant à l'histoire... et bien pour tout vous dire, bien qu'ayant été complètement happée durant presque deux heures, je n'ai toujours pas compris qui, quand, comment et pourquoi? Hahaha! J'adore! Un film qui me laisse séduite, mais avec mille et une questions. J'aime bien. C'est un peu comme MULHOLLAND DRIVE de Lynch: tension maximale, mais personne n'y comprend rien. Cela dit, on est tout de même fasciné. Je pense que je vais me replonger dans THE LOOMING STORM à l'occasion.


Venons-en à A THOUSAND GIRLS LIKE ME. C'est le choc de ce festival. Le coup de poing dans la figure, le ventre. Il s'agit d'un des deux documentaires présentés dans la compétition internationale longs métrages, et je pense, mais ce n'est que mon avis, que ce doc va très certainement remporter plusieurs prix (jury œcuménique, prix du public).




Il s'agit de l'histoire de Khatera, jeune afghane, violée par son père, dont elle a eu plusieurs enfants, qui a osé briser la loi du silence. Après avoir été dissuadée par des dizaine de mollahs de porter plainte - la corruption du pouvoir selon eux empêcherait que justice soit rendue - elle ose finalement raconter. Elle raconte que Zainab est sa fille, mais aussi sa sœur. Que penser à la complexité des relations lui donne la migraine. Enceinte une nouvelle fois, alors que son père est en prison en attente d'un jugement, on lui refuse l'avortement. Cet enfant qu'elle porte est une preuve des actes incestueux de son père. Tout mon bas ventre hurlait de douleur.

La première fois qu'elle est tombée enceinte suite aux viols, elle a mené la grossesse à terme. L'enfant a été abandonné dans le désert. 4 autres grossesses ont suivi, avant la naissance de Zainab. Et aujourd'hui, elle attend une nouvelle fois un enfant.




Sahra Mani suit le quotidien de Khatera, de sa mère et des enfants, durant toute la procédure judiciaire. Trois ans de lutte, de pressions, de menaces de mort, Trois ans où sa parole est constamment mise en doute, malgré les dizaines de témoignages. Pour la société, c'est elle la  coupable: elle n'a pas parlé tout de suite, elle ne s'est pas débattue, n'a pas résisté.

Filmé parfois en plans ultra serrés, nous sommes dans le regard de Khatera. Un regard triste d'où émane, malgré l'horreur, une force stupéfiante. Et ce lien tenace qui la lie à sa mère, victime comme elle du même bourreau. Impuissante, ravagée sous les coups, lorsqu'elle essayait d'empêcher son mari de violer sa fille dans le lit conjugal alors qu'elle était allongée à côté.




J'ai pleuré, j'ai hurlé intérieurement. Mais comment peut-on encore supporter ça? Quel genre de société peut encore tolérer de telles choses? Alors oui, l'égalité salariale c'est important. Oui, la parité aussi. Mais franchement, tant que ce genre d'inégalités de traitements subsisteront, tant que la parole de femmes violées sera systématiquement bafouée dans certaines parties du monde, c'est à cela que l'on doit travailler en premier lieu, non? Je suis pleinement consciente que mon discours peut heurter certaines amies féministes très engagées sur l'égalité homme-femme. Mais mon combat, ma colère, ma rage, se dirigent en premier lieu vers ce genre de situations totalement inacceptables, intolérables, avant de me battre pour CHF 500.- mensuels qui me séparent des mes collègues masculins. Je suis, malgré tout ce que l'on peut constater de révoltant, une privilégiée.







Cela fait seulement 10 ans qu'en Afghanistan, une loi protège les femmes des violences qui leur sont infligées. 10 ans. Et malgré cette loi, elles doivent se battre pour ne pas être considérées comme "coupables de ne s'être pas débattues". Peut-on une fois, enfin, arrêter de se cacher derrière une religion, quelle qu'elle soit, et se battre pour le respect de l'humain, sans venir y mêler tout un tas de bondieuseries? Bon sang! J'ai envie de hurler!


ST/ 20 mars 2019

lundi 18 mars 2019

FIFF 2019: du réalisme magique comme outil de résilience



Ah, le réalisme magique... je crois que l'on n'a jamais trouvé mieux pour parler et panser les blessures profondes de l'humain, que ce soit en peinture, en littérature, et dans le cadre de cette chronique, dans le cinéma.

Plusieurs fois au FIFF, et heureusement aussi dans le circuit cinématographique ordinaire, il nous a été donné l'occasion de prendre conscience des troubles de notre société et des effets collatéraux sur les hommes via ce canal d'expression. Lorsque la réalité quotidienne, historique, fusionne avec l'imaginaire, que des éléments magiques, merveilleux, surréalistes, fantastiques, viennent au secours des âmes.

Le hasard de ma sélection m'a plongée dans cet univers durant toute cette seconde journée. Cela dit, je ne crois pas tellement au hasard... probablement qu'inconsciemment, c'est exactement ce dont j'avais besoin : un peu de merveilleux.

Je vais m'arrêter sur deux films, au risque de frustrer certains. Mais voilà, c'est un choix. Les occasions de parler de vive voix des autres films ne manqueront pas.

AYITI MON AMOUR de la réalisatrice haïtienne Guetty Felin m'a émerveillée. J'ai rarement vu une personnalité aussi solaire et douce. Douceur ne rime pas avec faiblesse. Il y a chez cette femme une force phénoménale qui transparaît. En début de projection, elle nous a invités à nous laisser bercer. Ce film est fait pour ça. 1 heure 30 à entendre en permanence le bruit de la mer, ça vous procure une sérénité dingue. Rajoutez à cela une histoire qui a tout du conte qu'on vous susurre à l'oreille et ça vous remplit le cœur.

Alors oui, ça parle d'amour.  Amour filial, amour sensuel, amour de la terre. Ces trois formes d'amour se trouvent au début du film dans des situations fragiles. Un fils tente de faire le deuil quasi impossible de son père, un pêcheur est au chevet de sa femme malade et une île, Haïti, qui tente de se reconstruire après le terrible tremblement de terre de 2010.




Guetty Felin prend tout ce petit monde dans ses bras et recolle les morceaux les uns après les autres, comme une mère qui réconforte son enfant. C'est beau. C'est tendre. Cette tendresse toute maternelle est complétée par la magie de la mythologie vaudou. Vous saviez vous que selon la mythologie vaudou, les âmes devaient d'abord passer une année et un jour dans la mer, avant de pouvoir trouver le repos éternel? Je l'ai découvert. 300'000 personnes ont disparu lors du tremblement de terre. 300'000 personnes dont les familles n'ont pas pu entamer un réel processus de deuil, faute de corps. Être confronté à la dépouille d'un être cher, aussi dur que ce soit, permet d'entamer le processus de deuil. C'est une étape dont ont été privées toutes ces personnes. En quelque sorte, ce sont 300'000 âmes qui errent.

Guetty Felin intègre avec subtilité et finesse des clés de compréhension magiques dans son film. Haïti est en dialogue avec le monde, mais c'est Haïti qui, pour une fois, tient le crachoir. Et c'est bouleversant de sincérité. Certaines images ne vous quittent plus, comme ces vêtements que la mer renvoie sur les bords de plages. Cette danse que l'on observe, un petit peu voyeur ou témoin du bonheur retrouvé, c'est selon, depuis l'encadrement d'une porte. Ce dialogue entre un poète et sa muse imaginaire qui finira par se matérialiser. Ce jeune homme qui lorsqu'il se découvrira un pouvoir particulier soignera une vieille femme et par-là même soignera sa propre blessure profonde. Ce film redonne foi, non seulement en la vie, mais en l'amour. A une époque où le mot "amour" est presque devenu un  gros mot, où certaines personnes pensent que le prononcer écorche les lèvres, que le vivre est une faiblesse, Guetty Felin lui redonne ses lettres de noblesse. Merci.




Dire que j'attendais avec impatience THE DAY I LOST MY SHADOW de Soudade Kaadan est un euphémisme. Depuis OBSCURE, en 2017, je n'ai eu de cesse de suivre cette réalisatrice syrienne née en France. Qui a pu oublier ce documentaire bouleversant qui nous a permis de passer du temps avec Ahmad. Un jeune garçon qui ne veut pas se souvenir qu'il est syrien. Traumatisé par la guerre, il préfère se murer dans le silence et le sommeil. Oublier l'horreur, échapper à la réalité, avec ses armes d'enfant. Qui a pu oublier Batul, cette fillette qui a vu un homme se faire décapiter sous ses yeux et qui, lorsqu'elle parle de cet épisode semble comme déconnectée d'elle-même. Son innocence a jamais détruite, perdue. J'en ai eu le cœur brisé. Profondément humain, réalisé avec pudeur et justesse, OBSCURE m'avait bouleversée. Je n'ai jamais réussi à oublier le regard de Batul, le silence d'Ahmad. Avec eux, ce sont les visages de milliers d'enfants touchés par la guerre à travers le monde qui défilent devant mes yeux. Ces enfants traumatisés, dont les rêves, s'ils en ont encore, porteront à jamais l'odeur du sang. Que peut-on leur souhaiter, si ce n'est une résilience au-delà de l'imaginable? Comment rendre l'insouciance, qui devrait faire partie intégrante de l'enfance, à ces petits êtres? Ces questions sans réponses sont quasi insoutenables pour l'adulte privilégiée que je suis.




THE DAY I LOST MY SHADOW est le premier long métrage de fiction de Soudade Kaadan. On y retrouve toute la délicatesse de cette réalisatrice qui le don de me bouleverser.


Sana, alors que la guerre éclate à Damas, tente de préserver son enfant des ravages de la guerre. Elle essaie, malgré les coupures d'électricité régulières, de continuer à lui préparer à manger, à laver son linge. Elle essaie d'insuffler de la normalité dans son quotidien d'enfant. Toutes ces différentes façons de dire "je t'aime, je prends soin de toi". "N'aie pas peur" n'a-t-elle de cesse de lui répéter.
Un jour, la coupure d'électricité dure plus longtemps que d'ordinaire. Les réserves de gaz arrivent à leur fin et cela devient impossible de préparer un repas chaud pour son fils. Sana part alors à la recherche d'une nouvelle bonbonne de gaz. Où est le réalisme magique là-dedans vous allez me demander... il arrive lorsque Sana croise Reem et Jalal. Sana remarque rapidement que Jalal n'a plus d'ombre. Cela l'interpelle, l'inquiète. Trois jours de périple pour trouver une bonbonne de gaz. Trois jours à être confrontée aux horreurs de la guerre, à ses conséquences. Elle réalise petit à petit que Jala est en réalité mort, mais qu'il est encore là car Reem, sa sœur, n'arrive pas en faire le deuil et n'arrive pas à annoncer à sa famille que le second fils est également décédé. C'est troublant, et tellement révélateur de la brutalité de la mort dans ces zones de conflits.




Encore une fois, l'utilisation de cet élément surréaliste, permet de prendre pleinement conscience de l'horreur. C'est un moyen pour rendre supportable, pour nous spectateurs, l'inadmissible, tout en nous préservant des images réelles. Cela dit, mon imagination fonctionne tellement, qu'en général, et dans ce cas particulier, c'était insupportablement douloureux. Lorsque Sana, de retour à la maison, enclenche la cuisinière, se met à table avec son fils et que sa propre ombre disparaît, notre imagination s'affole. Soudade Kaadan nous laisse seuls avec ce sentiment de tristesse profonde, mais nous invite à réfléchir intensément. Mais que peut-on faire? Une fois de plus, à notre échelle, nous sommes impuissants. On ne peut que constater, parler. Comme le disait si justement Jean Cocteau: "On  ferme les yeux des morts avec douceur, c'est aussi avec douceur qu'il faut ouvrir les yeux des vivants". Pour que cela cesse.


ST/ 17 mars 2019





dimanche 17 mars 2019

FIFF 2019 : du sordide au sublime

Presqu'une année d'absence. Quelques posts sur les réseaux sociaux, des micro-critiques çà et là...

La remarque de deux dames croisées dans les toilettes du cinéma Rex - ne jamais sous-estimer les toilettes des dames, c'est un lieu de rencontres et d'échanges phénoménal - m'a profondément touchée. Elles ont parlé de moi quelques jours avant le début du festival, en préparant leur programme. Elles se demandaient si j'écrivais encore. Oui! Ailleurs, différemment, mais oui! Alors mesdames, vous qui allez certainement lire cette bafouille, je vous embrasse! Je me sens moins seule devant mon écran. La tenue d'un blog est chronophage, est un travail de solitaire, et parfois, la vie reprend un peu ses droits et nous éloigne de l'ordinateur... et ce n'est pas plus mal. Cela me permet de revenir fraîche et forte des expériences emmagasinées durant cette année. Mais assez parlé de moi, place à ce qui nous réunit ici, le cinéma!


Mon badge autour du  cou, le sourire aux lèvres, mon programme sous le bras, c'est sifflotante que je me suis dirigée vers la première séance de la journée: PEACE AFTER MARRIAGE de Bandar et Ghazi Albuliwi. On nous promettait une espèce de Woody Allen sur fond de problème israélo-palestinien... mouais... Pour ne rien vous cacher, et comme à mon habitude, je vais être très directe, je me suis ennuyée. Si on considère un ou deux gags de bonne facture, le reste du film est une succession de clichés insupportables! Le scénario est tellement maigre qu'à chaque fois que les réalisateurs ne savent plus comment se sortir d'une situation sordide, ils sortent un gag sur les homosexuels ou un autre cliché stupide. C'est lassant et sincèrement, je n'ai très vite plus eu envie de sourire. Constat implacable: nous étions donc en présence de la quintessence de la comédie de beauf. Le même niveau insupportable d'un QU'EST-CE QU'ON A FAIT AU BON DIEU?  Si au moins il y avait un soupçon d'humour noir dont je suis friande... mais non! Et là, je m'insurge! Présenté dans la section Cinéma de Genre: la comédie romantique, PEACE AFTER MARRIAGE est absolument tout ce que je peux reprocher à la comédie romantique de bas-étage: niais et lourd. Je ne comprends pas ce que ce film fait ici. Vous l'aurez compris, ce film est totalement dispensable. Cette section regorge de petites perles, vers lesquelles je vous invite à vous diriger. Et du soi-disant rapprochement avec Woody Allen, je ne retiendrai que le poster d' ANNIE HALL, le jazz et New-York. Voilà.


Si la journée a démarré sur un goût amer, elle a cependant réservé de très jolies surprises et on a frôlé le sublime...


THE THIRD WIFE d'Ash Mayfair, premier long métrage de cette réalisatrice vietnamienne née en 1985 (!) est d'une beauté affolante. Tout dans ce film est parfait: la photographie, les cadrages, les costumes, les décors, le scénario, les actrices... absolument TOUT! Une utilisation adéquate des allégories qui fait penser à certains chefs-d'œuvres de Terrence Malick, une connexion homme-nature bouleversante. C'est un film élégant et sensible qui conte l'histoire de May, jeune fille de 14 ans qui se retrouve mariée à un riche propriétaire terrien. Elle est la troisième femme de cet homme et devient rapidement sa favorite.




Nous sommes à la fin du XIXe siècle, au Vietnam. Les femmes sont complètement assujetties et ne sont là que pour satisfaire leur homme et sont considérées par leurs pères, comme une monnaie d'échange qui leurs permet d'engranger de jolies dots. Ceci étant posé, ce film va très certainement interroger de nombreuses femmes, et je l'espère aussi certains messieurs, sur la place que tenait et que tient encore la femme dans certaines cultures. Au-delà de ça, c'est avec une finesse absolue que la réalisatrice dresse le portrait non-seulement d'une société vietnamienne patriarcale, nous sommes au XIXe siècle, ne l'oublions pas, mais également de la jeune May qui dans un premier temps découvre la sexualité dans la souffrance, et qui peu à peu, confrontée à certains événements, va découvrir d'une part le plaisir, le désir, la faculté de dire "non" et le dur rôle de mère.  C'est sublimissime! A voir donc, de toute urgence!






JINPA de Pema Tseden est quant à lui le premier OFNI - objet filmique non-identifié - de la compétition longs métrages. Filmé en carré, ce que j'adore, produit par Wong Kar-Wai, que j'adore tout autant, c'est une histoire étrange où passé et présent se mélangent agréablement et où, en tant que spectateur, nous sommes totalement emportés dans un univers qui, au départ nous échappe un peu voire nous perd,  puis nous enveloppe complètement. Il s'agit d'un conte moderne, où toute la sagesse tibétaine nous prend par la main, sur la vengeance et la rédemption. Non dénué d'humour d'ailleurs. C'est un mélange de genres également: on passe allégrement du road-movie au western - la salle a d'ailleurs sourit lors d'une scène absolument fantastique d'entrée dans un bar qui nous rappelle Sergio Leone, en passant par la science-fiction. Oui, oui, la science-fiction. JINPA, c'est une expérience. Et je vous suggère de la vivre sans a priori, avec la curiosité qui vous caractérise, n'est-ce pas? Pour ma part, je sais déjà que je vais aller le revoir, c'est certain. Ne reste plus qu'à le caser dans mon programme... ça, c'est une autre histoire qui relève de la quadrature du cercle.






Une petite bière plus tard - oui, parce qu'il ne faut pas se laisser aller - je me suis dirigée vers les Caraïbes. La section Nouveau Territoire m'a complétement fascinée cette année. J'ai pratiquement sélectionné tous les films de la section. C'est simple, j'ai envie de tous les voir. J'ai donc commencé par celui qui m'intriguait le plus: WOODPECKERS du réalisateur dominicain José Maria Cabral. Dans un univers carcéral hostile, hommes et femmes se côtoient à travers les grilles. Les histoires d'amour naissent, les petites culottes et les mots doux s'échangent, sous le regard intransigeant des gardiens. Les prisonniers ont inventé un langage des signes qui leur permet de communiquer au-delà des grilles. Les mots d'amour fendent les airs, les jalousies s'aiguisent. Nous sommes malgré tout dans un univers violent, on ne va pas se mentir, mais cet amour qui flotte rassure et met du baume au cœur. J'ai profondément aimé ce film, qui m'a cependant quelque peu déçue sur les 10 dernières minutes. J'aurais aimé, mais c'est un goût tout personnel et pas du tout un reproche, que la fin soit plus ouverte. C'est une fin un peu "téléphonée". Un petit peu. Et ça a laissée la grande romantique que je peux être, parfois, un peu sur sa faim. Mais c'est un détail, car le film, mis à part les deux protagonistes principaux, est porté par de vrais détenus, ce qui lui confère une force rare.








ST / 17 mars 2019













vendredi 23 mars 2018

FIFF 2018 : de Citizen Kane à The Cannibal Club

A moi le Bolchoï! Je maîtrise officiellement le grand écart. J'ai commencé ma journée par CITIZEN KANE pour la terminer avec une fable moderne brésilienne cannibale, THE CANNIBAL CLUB. Tu le vois le grand écart, là? A froid, sans échauffement? Et bien, même pas mal!

A l'heure d'écrire ses lignes - il est 6 heures du matin, nous sommes le 7ème jour du Festival International de films de Fribourg - mes yeux sont aussi rouges que les tapis des cinémas ARENA, le café, et un collyre miracle pour les yeux, sont mes meilleurs amis, mon lit n'a de cesse de m'appeler et mon chat me fait la tête. Voilà le topo.  

Bref, parlons cinéma, c'est quand même pour ça qu'on est là, non?

J'ai enfin vu CITIZEN KANE sur grand écran! Dingue! 27 ans après l'avoir vu pour la première fois avec mon papa, j'ai enfin vu le film sur lequel s'est construite toute ma cinéphilie sur grand écran. Quelle joie! Lorsque j'ai découvert que le FIFF le programmait cette année, je crois qu'il n'y a pas un seul jour où je n'ai pas saoulé mon entourage. Donc maintenant que c'est fait, je vous promets de me calmer... un peu.


Vous imaginez bien que c'était énorme! CITIZEN KANE est le plus grand film de l'histoire du cinéma. Même si le magazine Sight and Sound publiait en août 2012, dans son sondage effectué tous les 10 ans,  que VERTIGO d'Hitchcock avait détrôné Welles, après 50 ans de règne, CITIZEN KANE reste pour moi, le plus grand film du monde. Il nous reste donc 4 ans à vivre sous le règne d'Alfred, avant que cette erreur intergalactique ne soit à nouveau réparée, n'est-ce pas? Je vais prendre mon mal en patience. Dès mon ordinateur sera plus coopératif, je vous mettrai le lien vers mon article de l'époque et vous comprendrez qu'Alfred doit tout à Orson.


Nick James, le rédacteur en chef de Sight and Sound avait réagi de la façon suivante à ce cataclysme: "Je me souviens que j'espérais au dernier classement que "Citizen Kane" soit battu mais que ça n'arrivait jamais. Cette fois, je suis ravi!". Il a même esquissé une tentative d'explication en disant que les gens devenaient plus sensibles aux films personnels qui peuvent faire écho à leur propre vie. Quand on sait que Hitchcock a confié lors d'une interview à François Truffaut que le personnage de James Stewart dans VERTIGO avait des tendances nécrophiles, j'ai presque envie de dire que je souhaite ardemment que cela n'ait que peu d'écho dans les vies de ceux qui sont "plus sensibles aux films personnels"...




Bref, à l'issu de la projection de ce chef-d'oeuvre, mon grand écart pouvait s'amorcer. Tout d'abord, avec un nouveau saut dans la compétition internationale longs métrages : WALKING WITH THE WIND du réalisateur indien Praveen Morchhale. 5 mois que le réalisateur parcourt le monde pour présenter son petit bijou de tendresse. L'enfance, l'éducation, les anciens qui squattent la place du village, les ruelles de ce petit bled, plein d'éléments qui rappellent assez fortement les premiers films du réalisateur iranien Abbas Kiarostami. Praveen Morchhale ne s'en cache pas, le film est dédié au réalisateur iranien et son nom est régulièrement évoqué dans le film.

J'ai aimé la douceur et la poésie qui se dégageaient de ce film. Le scénario tient en une phrase: un gamin ramène chez lui une chaise qu'il a cassée à l'école pour la réparer. Sauf que ce gosse doit parcourir tous les jours plusieurs kilomètres entre sa maison et son école. Une heure et une dizaine de minutes de tendresse, ça fait du bien.




Et sinon, ceux qui me connaissent, qui me lisent, savent que lorsque j'aime, je ne compte pas. Je suis donc retournée voir BLACK LEVEL de Valentyn Vasyanovych... oui! Ce film, c'est mon chouchou, sachez-le! Encore plus surprise et enthousiaste qu'à la première vision. Mais oui! J'ai même réussi à entraîner du monde dans mon sillage, et j'avoue être heureuse que ce film ait également enthousiasmé ces personnes qui m'ont fait confiance.

Un Bloody Mary plus tard - oui, il faut toujours assortir sa boisson au film - je me lançais, non sans une certaine appréhension, dans une séance de minuit qui s'annonçait des plus sanguinolente : THE CANNIBAL CLUB de Guto Parente. Sexe et anthropophagie... sur le papier, on aime! En images, un peu moins.



Si certaines scènes sont assez mémorables - comme cette goutte de sperme qui pourrait entrer dans l'histoire du cinéma - j'ai comme un goût de vieille bidoche rance dans la bouche. Franchement, ça ne casse pas trois pattes à un canard. On est clairement dans le cliché des blancs aisés qui se régalent du bas peuple... au sens propre comme figuré. Les sursauts de ma voisine de fauteuil m'ont plus fait peur que le film lui-même, même si par moments, une certaine tension était palpable. J'ai vu THE CANNIBAL CLUB, je ne vais pas en faire une critique intellectuelle en étalant mes pseudo connaissances sociopolitiques brésiliennes et en essayant de faire ressortir le message que nous véhiculerait ce film. Um bon divertissement, avec sans doute, un peu plus de fond que ce qu'on pourrait croire, mais le message est tellement clair, que cela ne vaut pas la peine de s'y attarder plus que ça. S'il y avait eu un peu plus de subtilité, peut-être...



ST / 23 mars 2018





mercredi 21 mars 2018

FIFF 2018 : Quand un thème s'impose...

Enfin! Le film sud-coréen de la compétition! J'ai une espèce de passion pour le cinéma sud-coréen. Je l'ai déjà écrit à plusieurs reprises, ce cinéma me fascine. Bien souvent, les films que l'on peut voir dans différents festivals sont des films de fin d'étude. La Korean Academy of Film Arts a cette capacité de produire des génies en devenir, qui dès leurs premiers longs métrages tapent dans le mille. J'ai vu beaucoup de films sud-coréens et aucun n'a été à jeter, quel que soit le genre. C'est juste remarquable. Ils arrivent à distiller toute leur culture, même dans les histoires les plus dingues. Et ça, ça me fascine.


Donc, le film sud-coréen de la compétition, AFTER MY DEATH de Kim Ui-Soek est d'une intensité époustouflante. Je ne sais pas si quelques uns parmi vous se souvienne de SHOKUZAI de Kiyoshi Kurosawa? Une mini-série en 5 épisodes qui traitait de la culpabilité, après l'assassinat atroce d'une jeune fille? Un groupe de filles qui n'arrivait pas à se remettre de cette mort, et qui traînait avec elles un profond sentiment de culpabilité, exacerbé par l'omniprésence de la mère de la fillette. Bref, ce film m'a fait pensé par moment à SHOKUZAI, notamment à cause de cette notion de culpabilité récurrente.


AFTER MY DEATH aborde une thématique assez complexe, le suicide d'une adolescente. A ce stade de la journée, je ne savais pas encore que cela allait être le thème de ma journée. J'y reviendrai. Donc, une ado disparaît, sans aucun indice, sans corps, rien. On suspecte un suicide. Rapidement, les soupçons se tournent vers une jeune femme, la dernière à avoir vu l'adolescente vivante. Leurs liens sont manifestement intimes. Certaines camarades auraient vu, entendu, des propos du style " Si tu m'aimes, prouve-le moi". Chantage au suicide sur fond de "cap ou pas cap?".  J'ai été terrorisée.


Admirablement réalisé, inventif dans sa narration, au scénario hyper bien ficelé, AFTER MY DEATH est un choc. Emotionnel tout d'abord. Régulièrement je me suis retrouvée le souffle coupé par la force des propositions visuelles et par l'intensité du jeu de la protagniste principale, dont je ne retrouve pas le nom, mille excuses. Et ensuite, par le propos. Il y a, dans la notion de groupe, une puissance insoupçonnée. L'adolescence est une période de vie où il est parfois difficile de s'affirmer, de trouver son identité propre, de se démarquer du groupe. Lorsque l'on constate que par différents éléments, orientation sexuelle par exemple, on diffère du groupe, il arrive que cela soit difficile à assumer. Et c'est cette complexité que le cinéaste met en lumière, avec force et courage. Oui, j'utilise le mot courage. Le suicide est et reste tabou, dans toutes les sociétés. A tort d'ailleurs. Finalement, ce sont des situations où l'on doit faire face à notre propre peur de mourir, non?














La mort, le suicide plus exactement allait donc être le thème principal de ma journée. Pas très funky vous allez me dire... non, effectivement, mais très intéressant de voir comment ce thème est abordé, en Asie et en Europe. Si la thématique est identique, la façon de l'aborder n'est pas la même. Quand dans la société sud-coréenne ont invoque l'esprit de la défunte qui reviendrait s'excuser de son geste, en Europe, on le traite de façon un peu plus frontale. Avec un peu moins de pudeur, moins "poliment" si je puis dire.


SARAH JOUE UN LOUP GAROU était donc présenté hier soir, en présence de pratiquement toute l'équipe du film. Intégralement filmé à Fribourg par la réalisatrice Katharina Wyss, c'est un film qui ne cherche pas à plaire. Et j'avoue que c'est plutôt une qualité.







Sarah a 17 ans. Elle est instable, timide, renfermée. Elle détient un secret qu'elle ne partage avec personne. Elle n'a pas d'amis, et ce n'est pas faute d'essayer d'en avoir, mais cela ne fonctionne pas. Elle possède une personnalité complexe, torturée, obsédée par l'écriture, la violence, la mort. Elle se lâche complètement dans des cours de théâtre menés par une professeure sans limites on va dire. Ces cours de théâtre sont très déstabilisants au départ pour le spectateur, voire même irritants. Petit à petit, ils prennent cependant, si ce n'est leur place, du moins leur sens dans l'histoire.

Sarah ne cache pas son envie de se suicider. Mais tout le monde ferme les yeux, à commencer par sa propre famille. La mère, totalement absente, ou du moins aveugle et sourde, n'admet pas le mal-être de Sarah, ni n'en voit la cause. Le père est un manipulateur hors-pairs. En toute honnêteté, sans rien dévoiler, les pires soupçons planent sur le père. Il faudrait être complètement déconnecté de la réalité pour ne pas imaginer le pire. A relever l'impressionnant Loane Balthasar, qui incarne Sarah avec une justesse et une maturité déconcertantes.










Et Fribourg, ville de ponts. Il y a des ponts partout. Il arrive malheureusement régulièrement que des personnes se sentent irrémédiablement attirées par le vide. C'est une problématique qui a pris des aspects politiques, vu que cela a été débattu au sein du Conseil général de la Ville, notamment sur l'installation d'éventuels filets de sécurité sous certains ponts que l'on dira "sensibles".

Bref, Fribourg comme décor d'une fiction qui semble tellement réelle, touche la fribourgeoise que je suis. D'une part, parce que comme tout fribourgeois, je suis profondément chauvine - oui, Fribourg est la plus belle ville du monde - mais aussi d'autre part parce que de par son histoire très proche du catholicisme, siège de l'évêché, Fribourg est une ville de secrets. Ils ressurgissent ponctuellement, les politiques s'en emparent, essaient de se dépatouiller du mieux qu'ils peuvent, mais les douleurs, les cicatrices, sont bel et bien présentes.

Je ne peux pas dire que j'aime, que j'ai aimé ou détesté SARAH JOUE UN LOUP GAROU. Je pense cependant que c'est un film nécessaire qui devrait être montré dans les cycles d'orientation. Pour différentes raisons. Je suis convaincue, et c'est triste de l'admettre, qu'il y a des Sarah à chaque coin de rue, et que peut-être, ce film a une vocation plus éducative qu'artistique. A découvrir sur les écrans romands dès le 28 mars 2018.


















ST/ 21 mars 2018

mardi 20 mars 2018

FIFF 2018 : et soudain... Ken...

Plus les années passent, plus je me rends compte qu'il en va du cinéma comme de l'amour: il ne faut rien forcer. On ne peut pas créer des liens artificiels avec des films, des réalisateurs, des acteurs... soit l'amour s'installe petit à petit sur la durée du film, soit c'est le coup de foudre, soit la magie n'opère pas. On restera bons amis et se promettra de se faire une toile de temps en temps. On se suivra de loin, sans trop provoquer une nouvelle rencontre.

Il y a quelques années, j'ai eu un coup de foudre pour un film : FABLE OF THE FISH. Un couple n'arrive pas à avoir d'enfant. Après une bénédiction un peu folklorique, la femme tombe enceinte, mais accouche d'un poisson. Mais qu'est-ce qui m'a touché réellement? Le lien que cette femme a tissé avec ce poisson, le sentiment de détresse d'une mère, la folie de cette femme? Probablement un peu tout ça. J'ai été émue et je me disais à moi-même : "Non, mais attend, c'est un poisson! Un pois-son!"...
FABLE OF THE FISH nous montre en fait le lien étroit qu'il existe entre les légendes urbaines, les croyances populaires et le catholicisme aux Philippines. Oui, parce que tout est ramené à Dieu (jusqu'à la toute fin du générique où Dieu est remercié pour sa grandeur)... Et comme dit l'homme :"Dieu peut faire des erreurs."... Le couple s'en fichait d'avoir une fille ou un garçon, ils se réjouissaient de ce que Dieu allait leur donner... et bien, ce fut un poisson. Un film au réalisme magique, un espace où le surnaturel est soudainement normal.

Et donc, le réalisateur de ce petit bijou revenait en compétition au FIFF avec  DARK IS THE NIGHT. Youhouhou! J'étais toute impatiente!

Adolfo Borinaga Alix Jr. est un réalisateur philippin des plus actifs. Il réalise 2 films par an, tourne des centaines d'épisodes pour des séries philippines... peut-être trop serais-je tentée de dire? Est-ce que la quantité prime sur la qualité? Je ne sais pas, je ne peux me baser que sur DARK IS THE NIGHT que j'ai quitté après 1 heure, morte d'ennui. En soi, ce n'est pas grave, mais ça me rend toujours un peu triste d'abréger les rendez-vous amoureux... et de laisser payer l'addition. La magie n'a pas pris. J'avais le sentiment de tourner en rond. De ne pas être surprise, de ne pas être prise à contre-poils... L'ennui. Le vrai.



Autre déception : UNICORN du brésilien Eduardo Nunes. On nous promettait un film onirique, à la dimension féérique... Alors oui, le format est inhabituel - il faut que je me renseigne d'ailleurs, pour connaître le nom de ce format surréaliste - les premières séquences sont sublimes et enthousiasmantes. Mais on s'ennuie très vite. En tous cas moi. A mon sens, le réalisateur a voulu trop en faire pour faire passer les textes poétiques de Hilda Hist. Trop. Et comme chacun sait, le trop est l'ennemi du bien. Un format trop envahissant, des couleurs trop saturées, trop de lenteur - et ne pensez pas que je n'aime pas la lenteur, non - mais trop, c'est trop. On en perd le sens profond du film. Un lien entre mère et fille qui s'altère avec l'apparition d'un nouvel homme dans la vie de la mère. Une adolescente qui se découvre, et qui découvre le potentiel de séduction des femmes à travers la beauté de sa mère, son épanouissement. L'absence du père. Il y avait tout pour en faire une fable moderne. Et bien non... c'est un soufflé qui s'effondre très rapidement. Je suis restée les 2 heures du film... perplexe, en me disant il va y a avoir un moment où je vais entrer dans le film, moi la grande amatrice de poésie... et bien non. Je suis restée totalement hermétique. Et c'est quelque chose qui m'attriste à chaque fois. J'ai profondément conscience que ce réalisateur, adorable au demeurant, y a mis toute sa conviction, sa passion pour son art, mais à vouloir trop en faire, il a, selon moi, raté le coche.



Autre film de la compétition, PACKING HEAVY de l'argentin Dario Mascambroni. Petit bijou d'un peu plus d'une heure. Ramassé, sans être expéditif. Un jeune garçon, orphelin de père, essaie de comprendre pourquoi son père a été assassiné, en questionnant son entourage. Lorsque l'assassin de son père est remis en liberté, il part à sa recherche, une arme à feu dans son sac à dos. Le début de l'adolescence, le besoin d'avoir des marques, des repères, des exemples et cette absence que l'on ressent très fortement. J'ai beaucoup aimé la douceur qui se dégage de ce film, Vraiment.






Et soudain... après 1 heure trente d'attente, debout, en file indienne, attente dont mes varices se souviendront - c'est qu'on n'a plus 20 ans hein - et soudain donc, une apparition. Ken Loach!

Quand le festival a annoncé sa venue, j'ai essayé de garder mon calme. Ce qui n'était pas gagné d'avance, étant donné que je suis toujours avide de rencontres cinématographiques, de masterclass. J'adore apprendre, comprendre... bref, j'adore. Alors quand le plus grand réalisateur de cinéma vérité est annoncé à Fribourg, je suis un peu comme St-Thomas, je ne crois que ce que je vois. Et donc, j'ai vu.

Ken Loach, à Fribourg. Je vais difficilement pouvoir prendre de la distance, car les émotions ont été telles que les atténuer serait un crime.

L'Arena 7 était pleine à craquer. Des gens assis sur les marches, debout dans le fond. Et un silence de cathédrale. Tout le monde buvait les paroles du cinéaste. Une masterclass entre la leçon de cinéma et l'exposé de géopolitique. Passionnant. Emouvant.

Ken Loach a 81 printemps, il n'a pas perdu une once de colère contre les injustices de ce monde. Il en parle avec passion et détermination, convaincu que nous pouvons tous changer le monde.

Il s'est livré sans fausse pudeur, avec authenticité, à une audience attentive. Un véritable dialogue entre lui et la salle s'est installé, laissant à tous les participants, un souvenir inoubliable.

J'avais prévu d'enchaîner avec une séance de minuit... mais mon petit cœur, tout ému, battant la chamade, n'a pas eu envie d'aller voir des zombies canadiens. Non, j'ai préféré rentrer à la maison et revoir LA PART DES ANGES, d'un réalisateur à jamais dans mon cœur: Ken Loach.




ST / 20 mars 2018






lundi 19 mars 2018

FIFF 2018 - Des coups de poings dans le ventre...

J'ai presque envie de vous dire que j'ai survécu au premier week-end du Festival International de Films de Fribourg... oui, survécu. Ce n'était pas gagné, vu les émotions fortes qu'il m'a été donné d'éprouver en 48 heures. Je reprends mon souffle et je vous en parle.

Tout a débuté samedi sur le coup de 12h30, BREADCRUMBS de la réalisatrice uruguayenne Manane Rodriguez. Plongée en apnée dans la dictature uruguayenne du milieu des années 70. Un parcours de femme forte et insoumise, jeune mère célibataire, qui luttera sans cesse pour sa liberté. Certains passages, durs et crus, m'ont été aussi douloureux  à supporter que certaines scènes de SALÒ de Pasolini. Torture, viol, humiliation... rarement j'ai assisté à une projection où la salle était à ce point silencieuse.





Cécilia Roth, bien connue des aficionados d'Almodovar, incarne la Liliana d'aujourd'hui. La cinquantaine, photographe, qui entame un nouveau combat, celui de la reconnaissance des faits qui l'ont à jamais meurtrie et privée d'une relation avec son fils.

Justina Bustos quant à elle incarne la jeune Liliana. Eprise de liberté, son engagement pour la démocratie est tel qu'elle ne se soumettra jamais, frôlant la mort à plusieurs reprises.

C'est un film fort. Sobre et concis. La réalisatrice ne part pas dans tous les sens et réussit à centrer le propos d'une façon magistrale. Je n'aime pas particulièrement brandir des panneaux avertisseurs, considérant que le cinéma est là aussi pour nous bousculer, mais certaines scènes de ce film ne sont définitivement pas à mettre sous toutes les pupilles.

Présenté sur la carte blanche de Ken Loach, THE LOVES OF A BLONDE m'a donné l'occasion de revoir le 2ème film de Milos Forman. Petit bijou de la Nouvelle Vague tchèque, on y voit le génie observateur et satirique de Forman. Oui, avant d'être un réalisateur hollywoodien (VOL AU-DESSUS D'UN NID DE COUCOU ou encore AMADEUS), Forman a fait ses armes en Tchécoslovaquie, notamment entouré par Ivan Passer. Les festivaliers du FIFF se souviennent de son passage à Fribourg il y a quelques années. THE LOVES OF A BLONDE, tout le charme des années 60, les codes de séduction désuets, les bals, la musique... bref, moment jouissif pour la cinéphile que je suis.








Et sinon, du côté de la compétition internationale longs métrages, deux magnifiques surprises. La première, qui n'en est pas vraiment une, tant le film était attendu avec impatience, en tous cas pour ma part, FOXTROT du réalisateur israélien Samuel Maoz. Lion d'argent à La Mostra de Venise, représentant Israël aux derniers Oscars - non sans soulever la colère de certains - FOXTROT est un film frontal. Cependant, il cache bien son jeu. Décalé, absurde, il n'en est pas moins radical. Ceux qui ont vu LEBANON, sorti il y a presque 10 ans, se souviendront du cinéma sans concession de Samuel Maoz. Ce n'est pas dans ses habitudes de se taire. Et bien là, une nouvelle fois, il s'exprime. De l'absurdité révoltante des pratiques de l'armée israélienne aux traumatismes non-encadrés, si je puis dire, rien n'est épargné. Ce sont des coups de poings dans le ventre durant 2 heures. Le cinéaste prend régulièrement de la hauteur, pseudo distance qui n'en est pas vraiment une, pour bien nous faire comprendre, pauvre petits humains que nous sommes, que la fatalité est bien réelle. Que l'on a beau entreprendre certaines choses, actionner tous les leviers possibles et imaginables, ce qui doit être est. C'est un film immense que je vous conseille vivement de mettre à votre programme.







La grande surprise a été pour moi BLACK LEVEL de Valentyn Vasyanovych. Une heure et trente minutes sans un mot. Comment raconter la crise de la cinquantaine, évoquer la solitude moderne au travers d'une trentaine de tableaux? Et bien, comme l'a fait Vasyanovych. Il y a de la poésie, de l'absurde, de l'humour, une profonde tristesse dans ce film. C'est simple, j'ai adoré! Un vrai coup de cœur. Ce photographe, cinquantenaire, dont la vie part en couilles, n'ayons pas peur de le dire, va, par tous les moyens essayer de se prouver qu'il est encore capable, si ce n'est de bander - oui, pardon de l'écrire comme ça, mais c'est une réalité de ce film - d'avoir une force physique identique à celle d'une gamin de 20 ans et une capacité de séduction semblable à un adolescent. On peut facilement en sourire, on le fait d'ailleurs, mais au fond c'est d'une tristesse absolue. Il y a un vide dans la vie de cet homme absolument sidéral. C'est réalisé avec intelligence et originalité. C'est brillant. C'est une expérience de narration, de compréhension... un vrai moment de cinéma comme je les aime.







Et je reviendrai sur VAZANTE de Daniela Thomas, mais je vous avoue que je dois d'abord un peu le digérer...




ST / 19 mars 2018
















jeudi 14 décembre 2017

MES JOLIES DECOUVERTES: Hugo Armstrong et Daniel Martinico

Comme vous le savez très certainement, je suis une grande amatrice du Festival del Film Locarno. Dès que cela est possible, je pose ma valise – enfin, mes valises, mon trolley et ma remorque de chaussures -  au bord du Lac Majeur, pour les deux premières semaines d’août.
Cette année, outre le fait que j’ai pris un plaisir phénoménal avec les films sélectionnés, j’y ai fait des rencontres fantastiques. J’ai eu un véritable coup de foudre pour un film en compétition – LUCKY de John Caroll Lynch, j’y reviendrai dans une autre chronique – et j’ai eu la chance de rencontrer une bonne partie de l’équipe. Du réalisateur aux scénaristes, en passant par le monteur, les producteurs et un des acteurs. C’est grâce à ce dernier, Hugo Armstrong, que je me suis trouvée pupille à pupille avec les deux OFNIS – objets filmés non identifiés – dont je vais vous parler.
Un coup de foudre ! Enfin, deux coups de foudre ! Deux films, qu’Hugo a co-écrits avec le réalisateur Daniel Martinico. Deux films forts, frontaux, proches de l’humain, mais dans lesquels un soupçon d’abstraction est insufflé.
Les deux amis se connaissent depuis de nombreuses années et déjà adolescents ils faisaient des films ensemble. Avec de la sauce à spaghettis à ce qu’il paraît. La différence aujourd’hui ? « Ça coûte plus cher ! » répondent-ils en chœur.


OK, GOOD (2012)


Paul Kaplan est comédien. Il va d’audition en audition. Un fois pour une pizza, un désherbant ou pour vanter les mérites d’un marchand de voitures. Et toujours la même sentence : « Ok, Good ». On pourrait traduire par « Bien, merci », sous-entendu, on vous rappelle. Sauf qu’on ne le rappelle jamais.

Paul a perdu le sens de l’humour, et se trouve dans un état constant d’anxiété. Il essaie de s’encourager au travers d’ateliers d’expression corporelle et de CD’s de motivation qu’il écoute en boucle dans sa voiture. Il n’a pas d’amis, vit seul. Mange des omelettes et des pâtes lyophilisées. On imagine des problèmes financiers conséquents.
Le jour où il croit remarquer une petite anomalie sur une photographie dupliquée des centaines de fois pour ses CV, sa vie bascule.

Quand on demande à Hugo et Daniel s’ils ont déjà rencontré des « Paul Kaplan », ils répondent que non pas directement. Mais que certains se sont rapprochés du personnage. Pétris d’incertitudes, au bord du court-circuit émotionnel.

Paul est un personnage ambivalent. Il a quelque chose de drôle, fait preuve de beaucoup d’empathie, mais est incapable de gérer ses émotions et de s’affirmer. Du coup, il a des explosions de colères phénoménales, lesquelles sont le plus souvent dirigées contre lui-même, même si ce sont les autres qui en font les frais. Hugo et Daniel citent Beckett pour comprendre l’aspect paradoxal de Paul, qui malgré tout « a le cœur à la bonne place » : « Nothing is funnier than unhappiness. I grant you… Yes, yes, it’s the most comical thing in the world. And we laugh, we laugh, with a will, in the beginning. But it’s always the same thing. Yes, it’s like a funny story we have heard too often, we stil find it funny, but we don’t laugh anymore».  C’est un extrait de « Endgame »… « Fin de Partie »… ça ne s’invente pas lorsqu’on se réfère à la fin du film.


Lorsqu’on interroge Hugo et Daniel sur la période à laquelle ils ont écrit le scénario, ils répondent ceci : « A cette époque, Hugo tournait beaucoup de films commerciaux. Chaque audition peut-être une expérience étrange, mais celles pour des publicités particulièrement. On demande aux comédiens de fragmenter leurs gestes, les textes, qui à cause de la rapidité du média télé demandent à être intensifiés. Il faut répéter, plusieurs fois les mêmes gestes et les mêmes mots, ce qui au final donne un peu l’impression d’être dans film tronqué de Fellini ! C’est cette idée de répétition qui a un peu structuré le film. Paul est dans une boucle continue qu’il auto-alimente. On n’a très rapidement pensé aux ateliers d’expression corporelle. Un endroit très brut, très cru, où tout peut arriver. Lorsqu’on a pensé au personnage de Paul, on a eu envie de le confronter à ces différents mondes : le monde de la vérité un peu étrange des ateliers, la succession d’auditions minables, et le dernier monde, celui intime et fermé de Paul. Mais au final, la véritable inspiration, c’est que nous avions envie de refaire quelque chose ensemble ! Hugo s’est aussi rappelé un moment de son enfance. Ce moment a aidé à construire la personnalité de Paul et à indiquer de façon précise le point de rupture où il se trouve. Donc Hugo s’était dans une piscine publique qu’il ne connaissait pas. Il était très timide à l’époque et il se souvient très bien être debout au bord de la piscine, dans un état de tension extrême, les doigts de pieds recroquevillés sur le béton. Il n’arrivait pas à se décider à sauter dans l’eau ou non. Tout le monde le regardait, les enfants comme les adultes. C’est le sentiment qu’il avait. Et le côté physique de ce souvenir est très fort. Tout son corps était tendu. Son corps était comme poussé vers l’avant, mais sa tête l’en empêchait à chaque micro-instant. Et il est persuadé que tout le monde guettait ce qu’il allait faire. Le sentiment de malaise s’en est trouvé intensifié. C’est un peu l’état dans lequel se trouve Paul. Il semble figé dans le temps, alors qu’intérieurement, une véritable guerre se met en place. Il le choix de choisir plusieurs chemins, mais est totalement incapable de faire ce choix. »

Que pourrait-on souhaiter à Paul ? Le film laisse planer le doute quant à l’issue de la situation, mais indique tout de même que la sérénité est la seule chose que l’on puisse lui souhaiter. Maintenant, par quel moyen va-t-il l’atteindre ? Tout est ouvert.


OK, Good from DM on Vimeo.



OK, GOOD est un film frontal, qui met les émotions à rude épreuve et qui nous laisse, nous spectateurs, avec des milliers de questions sans réponses.

Vous pouvez visionner le film  ici.  

·     OK, GOOD a été sélectionné au Festival de Slamdance en 2012 et dans différents autres festivals dans le monde et a remporté le Prix du Jury au Festival Mauvais Genre en 2013, ainsi que le Prix d’interprétation pour Hugo Armstrong au Eastern Oregon Film Festival.


EXCURSIONS (2016)


Vous êtes-vous déjà demandé jusqu’où on pouvait aller pour sauver son couple ? Le ver n’est-il pas déjà dans la pomme lorsqu’on se pose cette question ? EXCURSIONS offre une piste très inquiétante…
Un couple se rend dans une cabane isolée dans la forêt. Ils s’installent, défont leurs valises, rangent la nourriture. Tout cela dans le silence. Ils sont mariés depuis de nombreuses années, plus besoin de parler, ils se comprennent. Mais on sent aussi très rapidement que ce silence n’est pas uniquement dû à l’intimité qui s’est installée entre eux. Manifestement, il y a une rupture du lien qui les unit. Ils ont perdu la connexion. Ils sont très rapidement rejoints par un couple d’amis.

 Le séjour démarre sur de traditionnels jeux de cabanes, le genre de jeux un peu régressifs que l’on fait lorsqu’on est dans une cabane isolée. Ils boivent, rigolent… puis on imagine que les couples se mélangent, se dissocient. Les partenaires s’interchangent. Le malaise croît.

Ces deux couples se lancent dans une espèce de quête de leurs natures animales. Cela passe par des rites étranges – ils se jettent de l’eau glacée sur les corps, restreignent très fortement leur alimentation, s’initient au tantrisme – jusqu’ à atteindre un état de conscience proche de la folie. Ils perdent la notion du temps, de l’espace et perdent également leur propre conscience corporelle. Ils flottent au-dessus de leurs corps. Tout cela dans une succession de gros plans, à même les peaux, les yeux, dans un mélange de bruits – qui en temps normal pourraient avoir un côté sexuellement excitant – qui nous installent dans un climat très dérangeant et déstabilisant.

Le film, très kinesthésique, éveille tous nos sens, tout en nous indiquant, de manière étrangement structurée, la marche à suivre pour atteindre une sorte de folie. Les deux couples, au lieu de trouver l’extase, se retrouvent pris au piège dans un marasme émotionnel fort. Chacun totalement obsédés par lui-même, s’isolant de plus en plus, non seulement du groupe, mais surtout de son partenaire.



La bande son est traité de façon très particulière. Les sons produits ne correspondent pas forcément aux scènes que l’on voit, parfois le son est anticipé et d’autres fois, il nous renvoie à des événements qui ont eu lieu hors-champs. C’est perturbant, je vous le garantis. Perturbant, mais également fascinant, car cela fait fonctionner l’imagination de façon spectaculaire. Pourquoi avoi traité le son de cette manière ?

« Lorsque nous avons commencé à écrire le scénario, nous avons été très attentifs aux sons. Nous souhaitions que le son soit une réelle présence vivante. Dan est très doué lorsqu’il s’agit d’utiliser des bruitages. Il sait exactement quand et comment les utiliser. Toujours avec un sens profond. Très rapidement nous avons décidé qu’il n’y aurait pas de musique, du moins pas dans le sens traditionnel où on l’entend. Cela nous a libérés du sens familier et permis de créer un paysage unique au-delà de toute structure formelle. Cela nous a permis de faire évoluer les personnages dans cette géographie très particulière et de les regarder prendre et perdre pieds sur un terrain totalement vierge de références. C’était fondamental pour nous. Cela nous a également permis d’appréhender cette misère émotionnelle avec beaucoup d’intuition. Nous nous sommes autorisés à suivre une logique onirique, moins rationnelle et de développer un chemin qui peut surprendre par son abstraction. Dans un sens, il y a un certain fantôme du surréalisme qui flotte et qui a hanté tout le processus de création».

Le film aborde aussi la tendance actuelle à se reconnecter à la nature : quatre personnes, dans les bois, des citadins qui tentent de renouer avec leur nature sauvage… Est-ce une façon de nous gronder et de nous dire que nous avons perdu notre instinctivité ? Que nous pensons trop et ne ressentons pas assez, pour citer Chaplin ? 

« Il y a de la beauté dans la condition inhérente à l’humain de ne « pas savoir ». Toutes nos peurs sont contenues dans cet état de « pas savoir ». Cet état qui fait miroir de manière absolument parfaite à ce que les gens appellent le monde naturel. Lorsque nous sommes effrayés par le néant, nous cherchons un point d’accroche immédiat. C’est instinctif, c’est la notion de survie. On cherche un soulagement immédiat. Ce néant, on peut le rencontrer quand tout à coup plusieurs personnes parlent en même temps. Il y a toujours un moment où le silence s’installe. Ce silence est une source phénoménale d’anxiété commune. Une des seules façons de s’en sortir, c’est de quitter le monde rationnel et d’embrasser l’absurdité. Lâcher prise. On a voulu un peu montrer cette absurdité de la vie. Pas méchamment, mais simplement en reconnaissant, de façon silencieuse, la beauté un peu idiote de notre obstination à vouloir essayer quand même de s’extirper de ce genre de situation. Alors oui, certains trouveront peut-être le film un peu simpliste, mais c’est en ordre ».



Le film m’a fait penser à une réflexion du psychanalyste français Jacques Lacan : « Le couple, cet impossible ». N’oublions qu’au-delà de tout ce qui a été écrit plus haut, il s’agit bien-là d’un couple qui tente de se sauver du naufrage. Interrogés, Hugo et Dan répondent : « L’amour, comme la mort, est un concept abstrait inquantifiable. N’importe quelle tentative de formalisation peut être vue comme un jeu. Alors on essaie de lui donner un nom, comme pour l’évaporation des trous noirs d’Hawking : on les appelle « trous noirs » ou « mon amour ». C’est la même chose. On ne peut pas décrire la circonférence de l’invisible, mais uniquement ses effets. Fondamentalement, nous ne savons rien, ni de l’amour, ni de la mort, ni des trous noirs ! Chaplin disait quelque chose de très joli : « Pourquoi voulez-vous du sens? La vie, c’est du désir, pas du sens”. Alors voilà, d’autres diront que la vie c’est le désir de sens. Et d’autres… d’autres aiment vraiment le bœuf pastrami ! »

A vous de savoir si vous avez envie de vous plonger dans cet univers particulier. Pour moi en tous cas, ce fut une expérience inoubliable.
·         EXCURSIONS a été sélectionné au Festival de Slamdance en 2016.




ST / décembre 2017