mardi 30 décembre 2014

ON SE CONNAÎT ? : Michael Lonsdale


crédit: Fred-Eric de la Vignalière
 
Michael Lonsdale était à Fribourg au début du mois de décembre. Marie-Dominique Minassian, professeure auprès de la faculté de théologie de l’université de Fribourg, l’a invité à venir lire des textes issus de son livre : De la Crêche à la Croix. Des textes signés Christophe Lebreton, moine de Tibhirine. Qui mieux que celui qui a incarné un bouleversant Frère Luc dans Des Hommes et des Dieux de Xavier Beauvois pour ce faire ?

L’occasion était trop belle pour la laisser s’échapper. Une demande d’entretien a donc été faite. Et quelle surprise, je ne serais pas seule, mais accompagnée d’un ami cinéphile averti, qui avait lui aussi fait une demande. Julien Comelli, responsable du cahier cinéma de La Gazette de la Région (www.la-gazette.ch) et moi, avons donc eu le privilège de nous entretenir une heure avec Michael Lonsdale.

Avec une gentillesse affolante, une tendresse et un humour infinis, Michael Lonsdale s’est livré. De Truffaut à Welles, en passant par Molinaro, Buñuel et sa grande amie Marguerite Duras, le comédien a partagé de nombreux souvenirs, est revenu sur quelques anecdotes de tournage. Avec la simplicité et l’humanité qui le caractérisent, il a accepté de répondre à nos questions. Beaucoup d’émotions, quelques larmes de joie, des rires et des yeux d’enfants. Bonne lecture !

Stéphanie Tschopp : Comment êtes-vous entré en contact avec le cinéma ?

Le premier cinéma que j’ai vu, c’était par hasard. A Londres. Il y avait, dans un musée de mécaniques – on appuie sur des boutons et on fait marcher des tas de trucs – des projections de films de Charlot. J’ai été frappé par ce petit bonhomme qui faisait rire. Ça m’a impressionné. Et puis après, j’ai développé peu à peu une passion pour le cinéma et les comédiens. A Londres, j’ai aussi vu Blanche-Neige. J’ai eu une peur pas possible. J’en ai fait des cauchemars à cause de la sorcière ! Je la vois encore avec ses ongles et le miroir… Il ne faut pas montrer ça aux enfants, ce n’est pas bon. Je sais bien que les enfants aiment avoir peur. Il faut leur raconter des histoires. Mais là, c’était terrifiant. Et c’est drôle, quand on est parti au Maroc – on devait y rester six mois, on est resté dix ans, pendant la guerre – il y avait une émission enfantine à Radio Maroc. Un copain m’a dit qu’une dame cherchait des enfants qui savent lire et jouer. J’y suis allé. Et mon premier rôle a été Atchoum dans Blanche-Neige et les sept Nains (rires) On chantait et on s’amusait. C’était formidable ! Je n’aurais pas raté ça pour un empire !

Pendant la guerre au Maroc, il n’y avait pas grand-chose. Il a fallu attendre le débarquement des alliés pour que le cinéma revienne. Une indigestion de films ! Je n’allais pas à l’école, j’avais le cinéma permanent : John Ford, les films de guerre américains… J’ai commencé à me dire que j’aimerais faire ça un jour. J’avais envie, mais cela me semblait inatteignable et impossible. On achetait des chocolats. Dedans, il y avait des petites photos de comédiens. Je les recueillais soigneusement et je leur faisais la classe. Des trucs de gosses (rires) Mais je m’arrangeais toujours pour que ce soit Greta Garbo la première ! (rires)

ST : Vous parlez d’enfance, de jeu… Vous avez toujours conservé cet état d’esprit dans votre métier, non ?

Oui. Je le dis souvent : nous jouons ! Nous jouons comme des gosses, mais nous sommes des adultes. Je pense que pour les enfants, c’est un grand bonheur lorsque les parents racontent la petite histoire avant de dormir. Ils ne peuvent pas dormir s’il n’y a pas cette petite histoire. Ça s’inscrit dans les gênes. Lorsque je demande à des gens pourquoi ils vont au cinéma ou au théâtre, ils me répondent que c’est pour se changer les idées. Je leur dst alors : « vous ne pensez pas que c’est encore un reste de votre enfance où vous aviez besoin qu’on vous raconte des histoires ? »

On me demande aussi comment on passe de Moonraker à Marguerite Duras. Je le répète : nous jouons ! Il ne faut pas  en faire une histoire incroyable ! Moi, je n’aimais que ça enfant : jouer !  Pour jouer, ça j’étais là. Pour les études, c’était assez catastrophique. Je ne comprenais rien aux mathématiques. Il faut toujours faire attention : quand les gosses ne comprennent pas, c’est qu’ils sont prédisposés à autre chose qu’à faire des études.

Julien Comelli : Vous parliez de Moonraker, comment avez-vous atterri sur ce tournage ?

Ayant parlé l’anglais jusqu’à l’âge de dix ans, ça m’a beaucoup servi. En France, on m’a dit : tu ne peux pas faire Duras et James Bond. Et j’ai dit : mais si ! C’est ça qui est amusant.

Le géant, Richard Kiel, je l’ai rencontré la première fois à la cantine du studio. Les américains avaient loué tous les studios de Paris pendant 6 mois. Je lui parlais en anglais et je lui demande ce qu’il veut boire. Il me répond un café, mais dans une grande tasse, parce que sinon, il n’arrivait pas à passer son doigt dans l’anse (rires) Il était gentil et simple.

Sur le tournage, il y avait un monsieur qui ne faisait que transporter son appareil dentaire dans un coffret. C’était lourd et toutes les deux heures, on faisait une pause. Il était marié, son épouse lui arrivait à la ceinture (rires). Elle était enceinte jusqu’aux oreilles et elle a accouché durant le tournage. Un jour, il est arrivé avec le bébé dans ses mains. Ses deux mains réunies faisaient un berceau. Et le regard de ce géant devant ce bout de truc, c’était inoubliable. Il faut voir des choses comme ça dans la vie. Il était émerveillé.
 
Moonraker, Lewis Gilbert, 1979
 

ST : Vous dites que ce n’est pas forcément le genre de film que vous appréciez en tant que spectateur…

Vous savez, je suis très anglais. En France, si on ne fait pas attention, on très vite classé, soit Rive droite, comédies de boulevard, soit Rive Gauche, les intellectuels. Et on n’aime pas que l’on change de catégorie. Ce qui est idiot. En Angleterre, on s’amuse beaucoup. Laurence Olivier, qui savait, à 20 ans, qu’il allait jouer tous les rôles de Shakespeare, tous, à alterner avec pièces de boulevard pour se détendre. J’ai beaucoup appris avec le théâtre de boulevard. Ma joie a commencé à exister vraiment lorsque je suis passé Rive gauche avec Ionesco, Beckett, Duras. Le plus grand plaisir pour moi a été de faire des choses qui n’avaient jamais été faite. Jeune, on m’a demandé d’entrer à la Comédie française. J’ai dit non.

ST : Ce qui veut dire que vous avez beaucoup joué et mis en scène des auteurs contemporains ?

Oui, oui, oui. Avec Beckett on a fait des choses incroyables. Aucune psychologie, que des choses mécaniques. Beckett tenait à cela. C’était jouissif. On récitait notre texte à une vitesse de mitrailleuse. Avec Ionesco aussi. Un homme complètement fou ! J’ai vécu des moments inoubliables. Et évidemment avec Duras.

ST : Vous aviez une amitié particulière avec Marguerite Duras ?

Oui. On s’est connus pour jouer L’Amante anglaise avec Madeleine Renaud. Madeleine remplissait les salles. Elle pouvait jouer Marivaux, mais aussi Harold et Maud.

JC : On saute un peu du coq à l’âne, mais j’aimerais que vous parliez d’un film qui m’a beaucoup marqué : La Traque de Serge Leroy.

Terrible ce film ! Dur ! Le tournage était pénible. Mimsy Farmer avait un rôle difficile. Je n’ai pas de souvenirs précis. C’était du travail. Pas vraiment ce que j’aime. Il faisait très froid. On a tourné ça en Normandie, dans les étangs de je-ne-sais-plus-où. On a gelé sur ce film.

JC : Dans le même ordre d’idée, les films un peu oubliés, il y a un film que j’aime beaucoup : Les Œufs brouillés.

Mais oui, bien sûr ! Je me suis inspiré de Giscard. Là, j’ai des souvenirs plus plaisants. Le président débarque dans une famille, un peu en avance, et propose de faire des œufs brouillés.  Le film n’a pas été projeté à l’Elysée, ou alors on ne nous a rien dit (rires) Evidemment, aller comme ça chez les gens, c’était très original.

ST : Est-ce qu’il y a un film que vous avez tourné, qui vous a changé ?

Non, il y a eu des moments très merveilleux, avec Orson Welles par exemple. Ce n’était pas un rôle très long, mais quel plaisir d’être avec ce bonhomme que j’adulais !

ST : Orson Welles est la raison de mon célibat…

Ah bon ? Mais il est mort ! (rires) Ouh, il était séduisant et fascinant. C’est un surdoué. Et puis, c’est un américain qui a été chassé au moment de La Dame de Shanghai. La production a dit qu’il dépassait les limites. Il est parti pour l’Europe. Il a le sens de l’énorme.

ST : Dans Le Procès justement, il va à l’envers des idées de Kafka…

Il va à l’envers du climat petit bureau sombre, triste : 300 secrétaires ! Et il a modifié la fin, ce que j’ai trouvé dommage. Oui, quand on emmène Monsieur K dans le terrain vague pour l’égorgé, il y a une image frappante : il voit au loin, un homme en blanc au balcon d’un immeuble. Qui c’est ça ? Le Christ ? Un ange ? Et évidemment, ça finit par une bombe atomique. Bon, ce sont ses idées à lui. C’est le dernier film où il a été heureux. Il a eu tout ce qu’il voulait. Son grand défaut, c’était de demander toujours plus d’argent que ce qui était prévu. Il avait à cœur de ruiner les producteurs. Il les détestait ! Et là, le producteur, très malin, lui a donné une somme importante, et il a gardé le double, sans rien dire. Il savait qu’inévitablement, après 15 jours, Welles allait lui demander une rallonge. Il avait une voiture splendide, bourrée d’alcool et de cigares.

Cette rencontre a été une grande surprise. Je jouais une pièce avec Laurent Terzieff, dans un petit théâtre, et un soir on me dit qu’Anthony Perkins est dans la salle. Tiens, comment ça se fait qu’une telle star vienne dans un si petit théâtre. J’ai su bien après. Après la représentation, je rentre à la maison et, j’avais une employée de maison qui ne parlait et n’écrivait pas très bien le français, et je découvre un message : « Appeleur Monsieure Willis. HURGAENT » Il était tard, je prends le téléphone. Bonjour, je suis Michael Lonsdale, je… « Hello, I’m Orson Welles. I want to speak to you. » J’ai cru que c’était une blague ! Je suis allée au studio de Billancourt. Il était très gentil. Et j’entends, dès l’entrée du studio des grognements, je me suis dit : c’est lui, sans doute. Il m’accueille, on parle théâtre et me tend le scénario du Procès. Je me suis précipité pour le lire.

C’était court. On a passé une soirée, une nuit à tourner. On m’a maquillé, on a répété. Et il fallait faire les lumières. Alors Monsieur Welles s’en va, suivi par Perkins qui le suivait comme un petit chien. Et ils sont allés au cabaret. Deux heures d’éclairage ! J’attendais dans ma loge et on est venu me chercher. Première prise. Deuxième prise. Welles aimait beaucoup les comédiens.
 
Le Procès, Orson Welles, 1962
 

JC : En parlant de réalisateurs importants, on a eu un grand débat avec Stéphanie hier soir, on ne savait pas si on pouvait vous poser la question. Je vais vous montrer une photo. Comment êtes-vous arrivé dans ce film (Le Fantôme de la Liberté) et cette scène qui est absolument extraordinaire?

Oui, c’était très joyeux ! Vous savez, pour Buñuel, on ferait n’importe quoi, parce qu’on sait qu’il a raison. Parce qu’il a modifié, le jour du tournage, je ne sais plus vraiment quoi, mais cela ne devait pas se passer comme ça. On ne découvrait pas mes fesses dans la salle de bain. C’était drôle ce tournage ! Il y avait un plan où je tenais un verre pour porter un toast et lui, il était dans son coin, en répétant, il me disait de monter le verre. On l’appelait Don Luis. Mais pourquoi plus haut, Don Luis ? C’est pour lui faire plaisir. J’ai trouvé la motivation très bien (rires) Il n’était pas très chaleureux, un peu distant. Les choses ont changé lorsqu’un jour, j’étais à la cantine du studio et il arrive. Il m’a demandé si j’étais heureux. Je lui ai répondu que oui, que c’était un plaisir de travailler avec lui, que j’étais très honoré. Et il me répond qu’il est vieux, qu’il est très seul, que tous ses amis sont morts. Je lui ai dit : Don Luis, j’ai très bien connu un de vos bons amis, José Bergamin, le poète espagnol en exil à Paris, chassé par Franco. Malraux l’avait accueilli. Je suis monté dans son estime. A partir de là, ça a changé.
 
Le Fantôme de la Liberté, Luis Buñuel, 1974
 

ST : Le public vous aime depuis toujours. D’ailleurs, je me suis rendue compte que certains connaissent votre visage, votre voix, mais ne se rappellent pas de votre nom…

Oui… ils m’appellent Michaël, Michel… On n’a pas fait attention au départ, et mon nom a souvent été orthographié comme Michel. C’est pas grave, c’est Michael en français… Mais j’étais très fâché lorsqu’une copie d’India Song est sortie et qu’ils ont écrit Michel. Mais enfin, ce n’est pas grave.

JC : En regardant votre filmographie, on voit quand même trois catégories de rôles dans lesquels vous apparaissez : un dirigeant, dans les films d’espionnage ou des  rôles qui ont à voir avec la religion ou l’Eglise… Vous n’avez jamais eu peur d’être catalogué ?

Oui, c’est vrai que, sans le faire exprès,  j’ai fait une douzaine de pasteurs ou de prêtres. Non, je n’ai pas peur d’être catalogué. Je fais attention. C’est vrai que l’on a tendance, dès qu’il y a un rôle de religieux, de me le proposer. Il y a eu une période où j’ai fait beaucoup de rôles antipathiques, ça a d’ailleurs commencé avec La Mariée était en noir, un terrible bonhomme prétentieux et idiot. C’est un chauffeur de taxi qui un jour m’a demandé pourquoi je faisais toujours des personnages antipathiques. Vox populi… je me suis dit : il faut arrêter. Je refuse maintenant ce genre de rôle. Il ne faut pas que cela devienne une spécialité. On aime ça, en France, nous mettre dans des cases. Et il y a eu ensuite toute une série de religieux, jusqu’au formidable Frère Luc dans Des Hommes et des Dieux.

ST : Justement, le public vous apprécie beaucoup, mais la profession a tardé à vous récompenser. Quand vous avez reçu votre César pour le rôle du Frère Luc, vous avez dit : « Tu es là petit coquin, tu t’es fait attendre ! » Était-ce plus une boutade ou un réel sentiment ?

Oui bien sûr, c’était une boutade. ! Je ne cours  pas après les prix. J’avais été nommé, plusieurs fois déjà, mais je n’avais pas reçu de César. Bon, ben, c’est arrivé. Et ça m’a fait plaisir (rires)
 
César du meilleur acteur dans un second rôle
Frère Luc dans Des Hommes et des Dieux, Xavier Beauvois, 2011
 

ST : Par rapport à la foi, vous êtes quand même assez timide, assez réservé,  assez discret, qu’est-ce qui vous a poussé à en parler de manière si ouverte ?

Parce qu’on me l’a demandé.

ST : C’est quand même quelque chose de très intime…

Pas du tout ! Ce n’est pas intime la foi, pourquoi ? Non, non, non. Lorsque l’on est croyant comme je le suis, on en parle, c’est la foi ! Alors oui, ça s’est su. A un moment de ma vie, après des années de longues souffrances, avec une maman paralysée pendant 11 ans, on m’a demandé, dans le métier, et plus particulièrement des prêtres, de faire des lectures. Et j’ai accepté, volontiers. Quand maman est partie, c’était très dur. Je ne voulais pas qu’elle soit à l’hôpital. Elle est restée à la maison, avec des infirmières, 24 heures sur 24. Il m’est arrivé de faire des films parce que j’avais besoin d’argent. Mais voilà… Ensuite, Actes Sud m’a demandé de faire un petit livre qui s’appelait Oraison. Et on me l’a demandé de plus en plus. Je n’aurais jamais pensé, il y a 15 ans  que j’en serais déjà à 8 livres.  Mais non, je trouve que la foi, il faut en parler. Il fut un temps, il y a plus de 25 ans, j’en parlais beaucoup dans le métier et  on me demandait de ne pas embêter avec ça. Mais quand le mur de Berlin est tombé, on ne savait plus vraiment en quoi croire. Les artistes sont toujours à la recherche d’une reconnaissance. Ils ont toujours besoin d’amour et qu’on les aime. Cela les pousse à réussir. A travers le jeu, ils se soignent. Moi j’avais besoin de continuer à jouer, comme les enfants. Il y avait des choses en moi qui avaient besoin de s’exprimer. Lorsque j’ai été baptisé, à l’âge de 22 ans, par un religieux merveilleux qui m’a dit : « vous ferez au public des confidences que vous ne ferez à personne dans la vie. A travers le rôle, vous oserez dire des choses. » C’est ce qui est arrivé avec India Song.

ST : Etre comédien pour vous, c’était aussi une façon de montrer que vous existiez ?

Oui, c’est ça. Sans doute. J’étais un enfant adultérin que l’on a caché. Vous savez, les enfants enregistrent tout. Ah, c’est comme ça, on a voulu me cacher, ben je vais te montrer que j’existe ! Il y a un peu de tout ça.

ST : Vous avez dû faire un peu violence à votre douceur, non ?

Mais non, pourquoi ?

ST : Ce n’est pas trop difficile de sortir de vous comme ça ?

Mais non ! Dans India song, je criais ! Vous savez, chez Marguerite Duras, l’amour est une espèce de chose inatteignable. Elle ne pense qu’à ça. Toute sa vie elle a été à la recherche de cette force. Elle a eu beaucoup d’hommes dans sa vie, mais cela n’a jamais marché très fort. Mais c’est quand même drôle ce Consul qui se met à hurler et qui dit à cette femme des choses incroyables : « Vous pouvez aller avec n’importe qui, cela n’a aucun importance, un jour nous serons ensemble. » Elle n’a pas osé dire « au paradis » parce qu’elle n’était pas croyante. Elle disait que Dieu ne l’intéressait pas, mais elle en parlait tout le temps. Ça a quand même été un psychodrame pour moi, les hurlements du vice-consul.
 
Michael Lonsdale et Marguertie Duras sur le tournage de Détruire, 1969
 

JC : Encore une question sur film léger, Le Téléphone rose d’Edouard Molinaro. C’est un film assez cynique sur le rachat des entreprises. Chaque fois que vous ouvrez la bouche, on explose de rire. Est-ce que vous savez si Francis Weber savait que c’était vous qui allie jouer le rôle en l’écrivant ?

Je ne sais pas. J’ai beaucoup d’humour, c’est mon côté anglais. J’ai beaucoup aimé travailler avec Molinaro. Hibernatus, je ne voulais pas le faire, mais il fallait que je gagne des sous. Et dans le studio, j’ai pris une pièce et j’ai joué Hibernatus à pile ou face. Un jour, j’étais dans une piscine, je sors de l’eau et un petit gars dit à sa maman, en me montrant du doigt : « Maman, t’as vu, c’est le monsieur d’Hibernatus !! » (rires)

De Funès, ce n’est pas ma passion. On a commencé à tourner. Le vendredi, en fin de semaine, De Funès dit stop. La version ne lui plaisait pas et il voulait que l’on fasse la version qu’il avait refusée six mois en arrière. La tronche du producteur !! (rires) Oui, monsieur De Funès… Il avait un droit de regard sur le montage, la musique, les figurants, sur tout ! Le premier jour, j’étais toujours au bar de la cantine du studio (rires) et Doudou (ndlr : Molinaro) était là. Il m’a dit que De Funès ne voulait pas qu’il soit là lorsqu’il tourne. De Funès et sa pratique de l’hystérie, certaines personnes ne rateraient ça pour rien au monde.

La scène du « dodelinement », on l’a un peu improvisée (rires) Dites quelque chose, de toute façon, on s’en fout (rires)

ST et JC : Et du coup, on dodeline tous… (rires)

Propos recueillis à Fribourg, le mercredi 3 décembre 2014.

lundi 29 décembre 2014

WHIPLASH - Damien Chazelle - 2014


Andrew, qui n’a pas encore 20 ans, a intégré un des plus prestigieux conservatoires de musique de Manhattan. Son rêve, devenir le nouveau Buddy Rich, batteur de jazz totalement autodidacte, reconnu pour sa technique et sa vitesse d’exécution. Il est actif dans l’orchestre de 2ème classe de son conservatoire et son objectif est d’être repéré par Fletcher, un professeur connu pour sa recherche constante d’excellence, réputé féroce et intraitable, qui dirige l’orchestre phare du conservatoire.

Andrew ne compte pas ses heures de travail. Finalement, Fletcher l’engage dans son orchestre. Commence alors pour Andrew un véritable chemin de croix. La relation entre le professeur et son élève est plus qu’ambiguë. Andrew, entre fascination et répulsion, se soumet à toutes les exigences de Fletcher, allant jusqu’à mettre à vif ses doigts à force d’entraînements. Fletcher, dont les méthodes d’enseignements sont plus que controversées, aligne les insultes, les humiliations, les manipulations psychologiques pour tirer le meilleur de ses élèves.

Fletcher fait immanquablement penser au Sergeant Hartmann du Full Metal Jacket de Stanley Kubrick. Il parle fort, engueule ses troupes, met leur virilité en doute en permanence. Comme dans le Kubrick, les effets de ce genre de traitement ne se font pas attendre. Glaçant. Eprouvant.

Là où le film de Damien Chazelle est ambigu, c’est que l’on ne sait pas vraiment s’il dénonce ce genre de pédagogie ou s’il en fait l’apologie. En effet, au final, bien que certaines séquences soient à la limite du supportable, il s’avère qu’Andrew excelle. Ecœuré, en colère, mais diablement virtuose.
 
 

Les champs et contre-champs qu’utilisent Chazelle accentuent l’impression de combat entre les deux musiciens. On a le sentiment d’être sur un ring de boxe. On ne sait pas, jusqu’à la dernière minute lequel des deux sera mis KO. On hésite longuement, tant le film suit finalement une trame assez classique du film d’apprentissage : espoirs, efforts, abandon, reprise de l’effort, désillusion. La lourdeur de certains plans est accentuée par l’ambiance mordorée du studio dans lequel l’orchestre répète. Quels contrastes !
 
 

Les solos de batterie donnent à eux seuls un rythme infernal au film. Le rythme cardiaque s’accélère, le souffle devient haletant. On souffre avec Andrew. Vraiment. Mais en même temps, on se dit qu’il est un peu stupide : libre à lui de ne pas entrer dans ce jeu de soumis-dominant. Manifestement, adepte du masochisme, il continue à se soumettre aux caprices extravagants de son professeur, jusqu’à délaisser complètement sa vie personnelle, mettant la jeune femme dont il est amoureux sur le carreau.

Quant au personnage de Fletcher, peut-on réellement lui reprocher sa recherche d’excellence ? Celui dont on imagine la carrière de musicien soliste inachevée et quelque peu ratée, ne fait-il pas un transfert sur ses élèves les plus doués ? Sa quête du nouveau Charlie Parker – quête jusque-là vaine – ne le pousse-t-elle pas à franchir des limites que certains considèrent comme inacceptables, mais qui ne sont que le reflet de la passion absolue ? Il faut souffrir pour devenir grand, serait le leitmotiv de ce film.
 
 

Miles Teller, qui incarne Andrew, et J.K. Simmons, Terence Fletcher, portent le film sur leurs épaules. Leurs performances incroyables, nous font oublier tous les autres rôles qui traversent le film.

Prix du public dans de nombreux festivals (Deauville, Sundance, Calgary), Grand Prix du Festival de Deauville, Prix du jury au dernier Festival de Sundance, loué par la critique internationale, Whiplash est un de ces films qui fait l’unanimité entre le milieu professionnel et le public. C’est suffisamment rare pour être relevé et pour vous inciter à aller le voir. Ce film est un coup de fouet !
 
 

 

ST/ 29.12.2014

dimanche 16 novembre 2014

UNDER THE SKIN - Jonathan Glazer - 2014


 
 
Laura est une extraterrestre qui s’est approprié le corps d’une terrienne. Au volant de son pick-up, elle aguiche des hommes solitaires. Son arme : son corps parfait, sa sexualité. Elle les entraîne dans une maison isolée où ils finissent happés par un sol miroir qui se dérobe sous leurs pieds. Ils sont ensuite vidés de leur substance, ne laissant flotter, comme un ballon vidé de son air, que leur enveloppe charnelle.

Pour Laura, c’est un rituel. Une obsession. Elle reste totalement insensible à leur sort et les tue les uns après les autres avec la froideur d’un serial killer. Elle n’en retire même pas un peu de plaisir. Pour qui, pourquoi le fait-elle ? Aucune réponse ne nous est donnée. Un motard la suit dans la l’ombre. Quel est son rôle ? Est-il le commanditaire de tous ces meurtres ?

Le schéma se répète inlassablement durant la première heure du film, comme un credo hypnotique, jusqu’à ce qu’un homme, dont l’apparence rebutante n’interpelle pas Laura, refuse de céder à ses charmes. La machine infernale se trouve subitement grippée.
 
 

Scarlett Johansson en mante religieuse à la sexualité vorace ? Nombreux sont ceux qui en ont rêvé. Jonathan Glazer l’a fait et offre une vision du corps de l’actrice comme rarement avant. Tour à tour piège meurtrier pour hommes à la libido exacerbée puis source d’interrogations pour celle qui prendra peu à peu conscience du manteau humain qu’elle porte. Elle découvrira des émotions et des sentiments, principalement la peur et le désir, et que cette peau sous laquelle elle vit n’est en réalité pas faite pour assouvir ses désirs. Elle observera son corps, habillé d’une lumière rouge sang superbe, avec perplexité. Elle se mettra en péril en laissant peu à peu la nature humaine lui entrer par les pores.

Un film étrange et fascinant. Sa lenteur et le parti pris esthétique y sont pour beaucoup. L’absence quasi permanente de dialogues associée à une musique proche de l’obsessionnel, à des bruits industriels, au brouhaha de la rue et des pensées des gens qui y circulent, crée un climat hautement anxiogène.
 
 

Alors oui, on peut reprocher à Jonathan Glazer une économie de moyens, des passages trop épurés, voire cliniques, peut-être même une certaine prétention, mais il n’est pas de meilleure façon pour glisser de la science-fiction à la réalité crue et pour donner du corps à ce film résolument dérangeant et effrayant.
 
 

Disponible en DVD et Blu-ray chez Ascot Elite Home Entertainment.

 

ST / 16.11.2014

NOS ETOILES CONTRAIRES - Josh Boone - 2014


J’ai fait de la résistance pendant plusieurs semaines. La bande annonce ne me faisait pas envie. Le sujet, aussi louable soit-il, me plombait déjà le moral par avance. Et j’ai ouvert mes oreilles. C’était encore l’époque des terrasses et les gens en parlaient : « Magnifique ! » « J’ai pleuré, mais pleuré, tu ne peux pas imaginer ! » De quoi m’interpeler. Dans le doute, j’ai quand même attendu la sortie en DVD pour le voir.

Hazel Grace Lancaster et Augustus Waters sont deux adolescents qui se sont rencontrés dans un groupe de parole pour cancéreux. Ils sont atteints de deux formes de cancer différentes. Ils tombent amoureux, découvrent la sexualité et les liens forts qui peuvent unir deux personnes irrémédiablement attirées l’une par l’autre.

Hazel Grace est une grande admiratrice de Peter van Houten, l’auteur d’un roman qui n’a pas vraiment de fin. Elle est curieuse de savoir ce qu’il advient de certains personnages. Augustus, qui souhaite faire plaisir à Hazel Grace, organise une rencontre avec l’auteur. Malheureusement, elle sera bien en deçà des attentes de la jeune femme, van Houten se révélant être un personnage atroce, antipathique et alcoolique.

Je ne vais pas vous raconter la fin, vous la devinerez rapidement, même sans voir le film.
 
 

Je ne fais donc pas durer le suspense : je me suis prodigieusement ennuyée. Et je reste polie. L’histoire de ces deux ados est certes touchante, mais la façon dont elle est portée à l’écran manque cruellement de finesse. La mise en scène de Josh Boone est sans relief. Totalement insipide. Ce que je déplore le plus, c’est le téléguidage des émotions : il faut pleurer là, là, et encore ici. Et à ce moment-là, il faut pleurer encore un peu plus fort. Tout ce que je déteste. Pour vous dire la vérité, moi qui suis plutôt du genre à être facilement émue au cinéma, je n’ai versé aucune larme. Pas la moindre émotion. Rien. Nada. Je me suis sentie prise en otage, victime de chantage émotionnel. Réaction contraire à celle recherchée par le réalisateur, j’ai été profondément agacée. Je fais l’impasse sur l’incrustation des SMS dans différents plans, même pas digne d’un film pour ados de seconde zone.

L’interprétation de Grace Hazel par Shailene Woodley est à sauver du naufrage global. Quant aux rôles secondaires, portés par des acteurs reconnus tels que Laura Dern ou Willem Dafoe, ils sont pitoyables. Laura Dern incarne une mère-potiche et Dafoe, un auteur pathétique.

Si certains apprécient ce genre de film, vous pouvez le trouver en DVD chez 20Th Century Fox. Pour les autres, gardez vos sous. Vraiment.



 

ST / 16.11.2014

dimanche 31 août 2014

PARTY GIRL - Marie Amachoukeli, Claire Burger, Samuel Theis - 2014


« Notre Jury a décerné la Caméra d’Or à un film sauvage, généreux et mal élevé. » C’est avec ces mots que Nicole Garcia, présidente du Jury Un Certain Regard, a remis le prestigieux prix à Party Girl au dernier festival de Cannes.

Angélique a la soixantaine. Elle n’a pas encore abandonné les jeux de la séduction. Ancienne danseuse de cabaret, elle est aujourd’hui hôtesse. Elle incite les hommes à consommer dans une boîte de nuit proche de la frontière franco-allemande. Elle n’a jamais eu de véritable chez elle : « On vit là où on danse » Sa famille est disséminée. Un de ses fils vit loin de la Lorraine, à Paris, une de ses filles, la plus jeune, lui a été retirée il y a plusieurs années et a été placée dans une famille d’accueil. Deux autres de ses enfants vivent dans la région.
 
 
Sentant qu’elle ne séduit plus autant qu’à ses débuts, et étant de plus en plus considérée uniquement comme une prostituée et non plus comme une belle femme, Angélique a des envies d’ailleurs. Michel, un client fidèle, est très amoureux d’elle. Il lui fait une demande en mariage qu’Angélique accepte, pleine d’espoir pour sa nouvelle vie.

Le mariage d’Angélique et Michel est l’occasion pour cette sexygénaire de réunir ses enfants autour d’elle. Mais tout ne se passe pas comme prévu. Tendresse et Amour, ce n’est pas la même chose, même à 60 ans. Angélique rêve d’amour, d’un corps dont elle ne pourrait pas se décoller, de désir. Son besoin de liberté sera plus fort que toute stabilité.
 
Party Girl est un portrait de femme d’une tendresse affolante. Bien que très émouvant, il ne glisse jamais dans le mélo vulgaire, privilégiant la pudeur et la retenue. Les personnages ne sont d’ailleurs pas très doués pour exprimer leurs sentiments. C’est leur façon de se protéger.
 
 
Inspiré très largement de la vie d’Angélique Litzenburger, Party Girl nous entraîne avec poésie et délicatesse dans un univers dont on ne sait plus s’il est réel ou fictif. Qu’est-ce qui est romancé ? Quels dialogues sont improvisés ? Samuel Theis, co-réalisateur et fils d’Angélique, nous présente une grande partie de sa famille. Sa mère, ses frères et sœurs, jouent leur propre rôle, entourés d’acteurs non-professionnels. Quelle performance ! Quelle justesse ! Quelle émotion !
 
 

Six mains, six yeux, trois cerveaux, un seul superbe film. Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis réussissent un tour de force : mettre en scène avec délicatesse, intelligence et sensibilité, les complexités des liens filiaux, la recherche de sensualité à un âge plus avancé, et ce besoin éperdu de liberté qui nous habite tous. Un film qui colle à la peau et au cœur. A voir impérativement, pour se remémorer ce qui fait notre humanité.
 
 
ST/31.08.2014

 

mardi 22 juillet 2014

BLUE RUIN - Jeremy Saulnier - 2013




Quel choc ! Vu l’an passé sur la Piazza Grande dans le cadre du Festival del Film Locarno, Blue Ruin est un film qui marque les esprits. Partout où il passe – Quinzaine des réalisateurs, Sundance, Toronto, Locarno – le film du jeune prodige américain n’en finit pas de secouer son audience. Basé sur la très triviale loi du Talion - œil pour œil, dent pour dent – il met en perspective, de façon brutale, la problématique de l’Amérique armée et les liens du sang. Ce film donne également un nom à la vengeance : Dwight. 

Dwight est sans-abris et sans repères. Traumatisé par un événement qui l’a poussé à se mettre en marge de la société. Il squatte régulièrement les salles de bains des maisons délaissées par leurs propriétaires le temps de faire un brin de toilette. Fouille les poubelles dans l’espoir de trouver une quelconque nourriture. Dort dans sa voiture. Mélange de Droopy et de psychopathe, Dwight pète littéralement les plombs lorsqu’il apprend par le biais d’un agent de police, la libération d’un mystérieux meurtrier. C’est le début des gros ennuis. Une spirale infernale et violente. 


Film à l’ambiance intrigante et terrifiante – la quasi absence de dialogues renforce l’effet anxiogène – Blue Ruin nous confronte à nos plus grandes angoisses. Que serions-nous capables de faire si l’on touchait à un membre de notre famille ? Le désir de vengeance est-il un sentiment fondamentalement humain ? Le passé de Dwight, celui de sa sœur, les liens qui l’unissent au mystérieux meurtrier et à sa famille sont révélés petit à petit sur les 92 minutes du film. Au fur et mesure que nous en apprenons plus, la tension et l’intensité augmentent. La violence se fait omniprésente. C’est un vrai thriller qui nous tient en haleine jusqu’à son dénouement final. 



Macon Blair, qui incarne un Dwight à bout de souffle, possède une grande présence physique et est de toutes les scènes. Il confère à son personnage une palette d’émotions incroyable, allant de la peur au regret, en passant par la détermination et l’hésitation. Un rôle complexe, tant le personnage évolue. Passant de novice à expert en matière de vengeance, Dwight arrive, malgré les horreurs qu’il commet, à susciter l’attachement du spectateur. Le traumatisme commun qui lie Dwight, le mystérieux meurtrier et sa famille, en font bien plus que de simples adversaires. Impossible pour nous spectateurs de prendre un quelconque parti. Nous comprenons les deux points de vue. 



Un film cynique, qui ouvre de plus larges perspectives de compréhension, notamment sur l’exemple que peuvent – doivent ? – nous donner nos parents et la puissance des liens familiaux. Un film critique sur le port d’armes aux USA, mais sans volonté de faire la morale. Il ne reste pas moins que dans un autre contexte que celui-ci, la vengeance de Dwight serait plus considérée comme de la délinquance que comme une vendetta dans le sens très méditerranéen du terme. 



Un film à ne pas mettre sous toutes les mirettes, mais à voir absolument si on est amateur de grands films qui font frémir. Ce n’est pas souvent qu’il nous est donné d’avoir de vrais frissons au cinéma, non? Alors pourquoi s’en priver ? 



ST/ 20.07.2014

lundi 21 juillet 2014

DER GOALIE BIN IG - Sabine Boss - 2014



Pedro Lenz, bien que peu connu en Suisse romande, est presque devenu une institution chez nos amis outre-Sarine, au même titre que Jeremias Gotthelf, Mani Matter ou Polo Hofer, trois autres bernois chéris pour leur usage du dialecte. Ce dialecte bernois, bien plus doux et plus lent que la majorité de ses frères. Oui, ce Bärntütsch, je l’aime. Il coule dans mes veines. C’est ma deuxième langue. Et cette histoire, simple et tendre, je l’aime aussi. Pedro Lenz en est l’auteur. En 2010, il publie Der Goalie bin ig  et instantanément son roman rencontre un succès phénoménal. Ce printemps, il a été traduit en français sous le titre  Il faut quitter Schummertal , après avoir déjà été traduit en anglais et en italien. Si vous êtes attentifs, vous verrez Pedro Lenz faire une courte apparition dans le film.

Ernst « Goalie » vient de purger une année de prison, pour avoir porté le chapeau dans une histoire de passage de drogue. Fidèle et loyal en amitié, il n’a pas dénoncé Ueli qu’il connaît depuis l’enfance. Ancien junkie, mais encore en proie à de sombres épisodes alcoolisés, « Goalie » tente de se refaire. Il trouve un nouveau travail, payé misérablement, règle ses loyers impayés et rentre dans le rang. Il le fait pour lui, mais aussi pour celle qui tout à coup, bien qu’il la côtoie depuis années, prend une nouvelle dimension pour lui : Regula. Tendre et patient, maladroit aussi, « Goalie » aime Regula et tente de la séduire, alors que cette dernière est en couple. Mais ce n'est pas qu'une histoire d'amour. « Goalie » découvrira que ses amis d’enfance, profitant de sa gentillesse, de sa naïveté dirons certains, l’ont utilisé comme bouc émissaire. Lui qui, déjà enfant, prenait la défense du petit que personne ne voulait dans l’équipe de foot. « Goalie » possède l’intelligence du cœur. 



Marcus Signer qui incarne ce anti-héros plus vrai que nature est pour beaucoup dans l’émotion qui se dégage du film de l’argovienne Sabine Boss. On dirait du sur mesure. Sa carrure est imposante. Ces gestes incertains et sa démarche hésitante. Son regard, celui d’un enfant. Il m’a profondément bouleversée. Attendrie aussi. Sous le charme ? Assurément ! 

Le personnage de « Goalie », avec ses envies d’ailleurs – comment se refaire dans un village où ta réputation et ton passé te précèdent et alimentent les conversations du seul café ? – apporte beaucoup d’humanité et une douce luminosité à ce bourg imaginaire grisâtre de la campagne bernoise. 



Les souvenirs d’enfance, les liens qui unissent les différents protagonistes, ainsi que le présent – la fin des années 80 – se mélangent subtilement sous la caméra de Sabine Boss. Même si certains se sont agacés que  Der Goalie bin ig  ait raflé quatre prix sur sept nominations lors de la dernière cérémonie des Prix du Cinéma Suisse en mars – meilleur film, meilleur scénario, meilleur interprétation masculine, meilleure musique – laissant sous-entendre qu’un puissant lobby suisse allemand avait une nouvelle fois fait des siennes, force leur est d’admettre que ce film est une très belle réussite. Un film dont on souhaite que la tendresse et la simplicité inspirent au-delà de la barrière de roestis. 

Oui, après Ursula Meier, Christoph Schaub, Bettina Oberli ou Séverine Cornamusaz (et son poignant Cœur animal), pour ne parler que de certains de nos contemporains, je crois encore au cinéma suisse. Je crois aussi à la force des histoires qui, comme l’écrit Pedro Lenz, grandissent : « Les histoires ne sont pas comme les dents, qui ne poussent que deux fois et qui sont fichues une fois qu’elles sont utilisées. Non, les histoires grandissent encore et encore. »  Der Goalie bin ig n'a pas fini de grandir.




ST / 19.07.2014