samedi 8 février 2014

12 YEARS A SLAVE - Steve McQueen - 2013



Solomon Northup. Voilà un nom que vous n’êtes pas prêts d’oublier. 12 Years a Slave est l’adaptation de l’autobiographie de cet homme noir, fils d’esclave affranchi, né libre dans l’Etat de New-York. Charpentier et violoniste, Solomon, sa femme et ses enfants vivent sereinement jusqu’au jour où il est kidnappé et vendu comme esclave dans une plantation de Louisiane. Ses papiers, justifiant sa liberté, lui sont dérobés. Il lui est impossible de prouver son identité. Il s’appellera désormais Platt.

Son premier maître, William Ford, est plutôt bienveillant. Il est à l’écoute des conseils de Platt pour améliorer le transport des arbres. Mais les qualités de Platt créent des jalousies, notamment celle du charpentier de Ford, lequel tentera de le tuer, contraignant Ford à le revendre à un autre maître : Edwin Epps (un Michael Fassbender affolant de cruauté).

 
Epps, propriétaire impulsif et cruel, est convaincu que la Bible l’autorise à maltraiter ses esclaves. C’est désormais dans les champs de coton que Platt va passer sa vie et tenter de survivre. Il y rencontre Patsey (bouleversante Lupita Nyong’o), jeune esclave qui récolte des quantités impressionnantes de coton, bien que toute frêle. Sa beauté crée la jalousie de la femme d’Epps qui régulièrement la bat et la dévalorise encore plus que les autres esclaves, tandis qu’Epps la viole régulièrement. Entre brimades, tortures et trahisons, Platt mettra 12 ans à prouver qu’il est un homme libre.

Grand adepte des plans-séquences, le réalisateur britannique Steve McQueen nous en livre quelques-uns qui resteront à coup sûr gravés dans les mémoires. Par exemple celui, quasi insoutenable, où Platt, pendu à un saule pendant des heures, le bout des pieds glissant dans la boue, ne décroche aucun regard de ses compagnons d’infortune. C’est la mise en image de la résignation de la plupart de ces hommes et de ces femmes. Trop effrayés de prendre la parole, de sortir du rang, par crainte des représailles, souvent inhumaines, de leur maître. Dans la grande misère, c’est chacun pour sa gueule. Un autre magnifique plan-séquence est ce long close-up silencieux sur Northup (Chiwetel Ejiofor, poignant d’humanisme) qui nous arrache le cœur.

McQueen, qui a cette capacité incroyable à mettre l’humain au centre de son œuvre - ce qui était déjà le cas lorsque l'Imperial War Museum le nomma artiste de guerre officiel en Irak et qu'il lui est impossible de filmer le conflit, il réalise alors des portraits sur timbres de familles de soldats morts au combat -, nous prouve une nouvelle fois, après Hunger et Shame, qu’il est un cinéaste d’exception. Il met en permanence l’humain face à ses contradictions : Ford, maître bon et généreux qui pourtant n’est pas prêt à rendre sa liberté à Platt parce qu’il est criblé de dettes ; le mauvais maître (Epps), complètement fou, mais seul, incapable de battre ses esclaves sauf lorsque son épouse le met face à son manque de virilité ; ce contremaître qui boit pour oublier ce qu’il inflige aux esclaves ; les esclaves eux-mêmes, qui ayant perdu espoir mettent toutes les chances de survie de leur côté en fermant les yeux et en se taisant. Une morale, des valeurs, brisées par un système totalement déshumanisé.
 
Bien que s’attachant à un pan particulier de l’histoire, à une période charnière précédent la Guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavagisme, 12 Years a Slave  ramène à des questions contemporaines. McQueen questionne notre capacité à nous indigner. Sommes-nous tout autant capables d’empathie lorsqu’un réfugié ne peut produire ses papiers que lorsque Northup se fait voler les siens? En ce sens, le cinéaste britannique ne cherche pas à nous émouvoir à tout prix, bien qu’il y parvienne, mais cherche plutôt à réveiller notre sens moral et à garder notre conscience en éveil.
 
Le plus beau film sur l’esclavage jamais filmé ? Possible. Certain. D’une radicalité effrayante, frôlant l’insoutenable par instant, 12 Years a Slave est  un oxymore cinématographique : beauté des cadres, des images, des lumières et horreur du propos, des scènes.  S’il y a un film à voir en ce moment, c’est bien celui-ci.
 
 



ST / 07.02.2014

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