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samedi 19 mars 2016

FIFF 2016 : Taratata!


Qui ne connaît pas Autant en emporte le Vent ? Si certains ne l’ont peut-être pas vu, impossible qu’ils n’en aient pas au moins entendu parler. Et que dire de Scarlett et Rhett ? Tout le monde a déjà croisé une photo de ces deux héros. Peut-être sans pouvoir mettre de noms sur les acteurs qui les incarnent à l’écran, mais tout le monde reconnaît la petite sudiste et son amant ténébreux. Combien de fantasmes autour de ces personnages ? Combien de légendes autour de ce film-fleuve ? Plongée dans un film qui véhicule autant de clichés qu’il soulève des thématiques profondes.

Le travail sur Autant en emporte le Vent commence déjà en 1936. Adapter le roman, dense, de Margaret Mitchell n’a pas été une mince affaire. Il aura fallu plus de 3 ans de travail à trois scénaristes – le plus impliqué et le plus productif, Sydney Howard est le seul crédité au générique – pour au final réalisé une adaptation extrêmement fidèle de l’œuvre de Mitchell. Scarlett, Rhett, Mélanie, Ashley, les Douze Chênes, Tara allaient pouvoir prendre vie et racines sur grand écran… des noms qui résonnent comme des légendes.

A qui confier la réalisation de ce film qui s’annonçait déjà comme un monument ? David O. Selznick, le producteur, qui avait déjà promu l’adaptation du best-seller de Mitchell à travers tout le continent, la confia dans un premier temps à George Cukor. Cukor avait déjà à l’époque une bonne dizaine de films à son actif et certains avaient déjà été produits par Selznick. Une grosse dispute entre le réalisateur et le producteur a eu pour effet que Cukor fut renvoyé des plateaux de tournage. Comment continuer ? Selznick se tourna dans un premier temps vers Sam Wood qui ne fit qu’un passage éclair, totalement dépassé par l’entreprise pharaonique. C’est finalement Victor Flemming qui réalisera la majorité du film. Oui, la majorité, parce que certaines scènes, plus intimistes, déjà tournées par Cukor, seront conservées au montage final.
 
 

Beaucoup de stars de l’époque étaient liées par contrat à de grandes maisons de production, mais à cette époque, tout le monde voulait avoir accès aux rôles de ce film. Tout le gratin hollywoodien se pressait donc dans le bureau de Selznick pour obtenir des bouts d’essais. Il fallut trouver des arrangements avec la MGM par exemple, pour que Clark Gable – Rhett Butler – puisse tourner dans une production de Selznik ou encore convaincre la Warner de céder Olivia de Havilland, qui incarnera la très compatissante, quasi christique, Mélanie Hamilton.

Alors que certaines scènes sont déjà en tournage, le rôle de Scarlett n’a pas encore été attribué. Des centaines d’actrices s’y risquent, et pas que des inconnues : Lana Turner, Bette Davis, Katherine Hepburn et Paulette Goddard. Cette dernière rate de peu le rôle. Sa liaison dérangeante avec Charlie Chaplin lui fait manquer le rôle. Jusqu’au jour où, selon la légende, Vivien Leigh, amenée sur le plateau par le frère de Selznick fait son apparition. C’est alors une évidence : elle sera Scarlett. Et sincèrement, je crois qu’aujourd’hui, on ne saurait imaginer une autre actrice pour incarner la, en apparence, petite pimbêche sudiste. Ce qui ne manqua pas de provoquer un tollé : une anglaise pour incarner une américaine du sud !
 
 
 
Scarlett est, a priori, une héroïne pour laquelle on éprouve peu de sympathie. Vaniteuse, égoïste, les jeunes années de Scarlett sont entièrement consacrées à la minauderie. C’est un petit chiot qui fait ses dents sur le cœur des hommes. Fortement attachée à son apparence physique, très coquette, Scarlett ne souhaite qu’une seule chose, se marier. Et pas avec n’importe qui : Ashley Wilkes. Un doux rêveur, qui comme de nombreux hommes, n’est pas insensible aux charmes de la petite O’Hara. Scarlett prendra le désir d’Ashley pour de l’amour et croira, une grande partie de sa vie, qu’elle en est follement amoureuse, sans jamais concrétiser son amour. Sur fond de Guerre de Sécession, Scarlett ne reculera devant rien, dévoilant une personnalité fourbe, ne reculant devant aucun mensonge, aucune escroquerie, pour dans un premier temps, remettre Tara à flots, nourrir sa famille et reconquérir un statut social que la guerre lui a ôté. Elle fera des mariages de raison, convoitant même un des fiancés de sa sœur. Mais dans l’ombre, toujours prêt à lui porter secours, Rhett. Brun ténébreux, un peu cynique, fréquentant avec assiduité les maisons closes, qui la sortira constamment des ennuis. Éperdument amoureux de Scarlett, il tentera, entre deux maris, à plusieurs reprises de la demander en mariage. Ce qui finalement aboutira. Il est persévérant le Rhett !
 
 
 
 
Scarlett ne prendra conscience qu’à la mort de Mélanie, et constatant le profond chagrin d’Ashley, qu’elle n’est pas amoureuse de lui, mais de Rhett. Mais il sera trop tard. Le cauchemar qu’elle a plusieurs fois fait, courant dans la brume derrière une silhouette, s’invitera dans sa réalité : Rhett la quitte, la laissant sur le pas de leur majestueuse demeure. Seule.

Le film est un succès phénoménal ! Fauchant au passage 8 oscars, dont ceux du meilleur film, de la meilleure actrice pour Vivien Leigh et surtout, premier oscar pour une actrice de couleur, Hattie McDaniel, qui incarne une Mamma inoubliable. Le film engrangera des bénéfices largement supérieurs aux sommes investies, pourtant déjà gigantesques, et sera un des plus gros succès de l’histoire du cinéma. On parlerait à ce jour d'environ 3,44 milliards de dollars de recettes, sans compter les millions de spectateurs qui l'ont vu à travers le monde. En toute modestie, je pense avoir personnellement contribué au fort succès de ce film, le visionnant, enfant, au moins 2 fois par mois et actuellement encore plusieurs fois par an.
 
 
 
Cette réussite est également due aux qualités d’Autant en emporte le Vent: un film audacieux et en avance sur son temps. Nous sommes en 1939. L’essentiel des films est tourné en noir et blanc, seul Robin des Bois en 1938, et Le Magicien d’Oz la même année, sont tournés en couleurs. Les envolées lyriques de la musique de Max Steiner – laquelle me fait monter les larmes aux yeux dès les premières secondes -  et les costumes somptueux de Walter Plunkett contribuent aussi largement au succès du film. Quant à la couleur, elle explose ! C’est flamboyant ! Les décors sont démesurés. A grand renfort de peinture, William Cameron Menzies, donne des allures quasi royales aux deux plantations, les Douze Chênes et Tara. Et aussi, Selznick a réussi à contourner le code Hays avec maestria, réussissant à conserver deux scènes-clé du film, laissant planer sur le film un petit parfum de scandale : le visage épanouie et la mine radieuse de Scarlett au réveil, le lendemain même où Rhett la viole et la fin, mythique, où Rhett quitte une Scarlett effondrée par le départ du seul véritable amour de sa vie, lui lançant un très cru et glacial : « Frankly, my Dear, I don’t give a damn ! ». Il argumente auprès de la commission Hays que ces scènes ont été conservées pour coller au plus près du roman de Margaret Mitchell, et qu’elles existaient, telles quelles dans l’ouvrage. Brillant !

De plus, le film ne lisse pas les personnages. Il n’est pas caché que Rhett aime fréquenter les bordels, que Belle Watling est une prostituée au grand cœur, que Scarlett, même si elle ne sait pas y faire, possède une sensualité indéniable et des envies physiques bien supérieures à celles qu’elle s’avoue elle-même. Et on n’a pas de peine à imaginer que les rapports physiques entre Rhett et Scarlett touchent au sublime. Plusieurs scènes le laisse sous-entendre, dont la scène décrite plus haut, au réveil de Scarlett.
 
 

Oui, Autant en emporte le Vent, sous le couvert d’un lyrisme tout hollywoodien, de son mépris bienheureux de la réalité – le sang, la barbarie de la guerre, la sensualité marquée, la passion amoureuse, tout comme la tentative de viol, ne sont pas évités mais largement montrés, poussés à l’extrême – est un film moderne, intemporel. Et Scarlett et Rhett sont à jamais entré dans la légende, sous les traits de Viven Leigh et Clark Gable. Ils incarnent,  pour l’éternité un couple aux amours contrariées, aux malentendus non résolus, aux passions inassouvies.

Il n’y a plus qu’à dégager 4 heures dans votre emploi du temps pour vous laisser convaincre qu’Autant en emporte le Vent est le plus beau film jamais réalisé. Et alors vous comprendrez pourquoi, le voir hier soir, pour la nième fois, mais la première fois sur grand écran et en 35 mm, provoque une telle émotion. C’est un film qui ne gâche pas un millimètre de pellicule.
 
 

 

Mes rencontres imaginaires: Vivien Leigh

 
Que ce parc est beau! C’est le début de l’été. Les familles sont de sortie et s’adonnent à quelques joies de plein air. Je m’arrête près d’un petit lac. Il y a un banc. Je m’y assoie. Il y a une légère brise qui invite à la détente. « Je peux m’asseoir ? ». Je tourne la tête et je vous vois. Vos cheveux sont tirés sous un foulard quelconque et vos yeux sont cachés par d’épaisses lunettes. Mais je reconnais votre sourire. Ces pommettes de jeune fille qui arrondissent un visage jugé par certains trop maigre. Ces lèvres fines. Cet accent so british. Oui, c’est bien vous. Je n’ose vous demander confirmation.
Vous soupirez et me confiez qu’il vous est difficile de voir tous ces enfants jouer avec leurs parents. "J'ai eu une fille, Suzanne. Mais on me l'a enlevée. Parce que je suis tombée éperdument amoureuse".
Très égoïstement, j’ai envie de vous demander de me dire « Taratata ! », mais la mélancolie de votre voix m’oblige au silence. "J'étais mariée avec un avocat lorsque j'ai mis Suzanne au monde. La seule chose qu'il m'ait laissé, c'est son nom: Leigh. Je fréquentais encore l'Académie royale d'art dramatique de Londres à cette époque. Puis j'ai rencontré Laurence." Laurence Olivier, votre grand amour. "Nous étions mariés chacun de notre côté. Nous avons décidé d'assumer notre liaison au grand jour. Lorsque nous avons divorcé de nos précédents conjoints, on nous a privé de nos enfants respectifs."
Qu’est-ce qui vous pousse pareillement à vous confier à une inconnue ? Est-ce la solitude qui vous pèse ? L’absence de rôles importants au cinéma ou au théâtre qui vous inquiète ? La vieillesse qui vous angoisse ? Vous qui jugiez qu’Eva Peron avait eu la chance de mourir à 32 ans. Pourtant vous êtes prodigieuse dans Ship of Fools, votre dernier film.
Je revois votre peau laiteuse enveloppée dans des robes pleines de fanfreluches. Il n’y avait bien qu’une anglaise pour avoir une peau si blanche ! Scarlett O’Hara vous colle à la peau. Vous le savez. Ce rôle, vous le vouliez. A la lecture du roman de Margaret Mitchell, vous saviez que Scarlett c’était vous. Vous ne l’aimiez pourtant pas tant que ça la petite sudiste. "Vaine, gâtée, arrogante... tous ces qualificatifs, bien sûr, s'appliquent au personnage. Mais elle fait preuve de courage et de détermination et c'est pourquoi, je pense, que de nombreuses femmes doivent secrètement l'admirer. Même si nous pouvons difficilement accepter ses nombreux défauts !" Vous savez que nous avons été nombreuses à vous envier les scène de baisers avec Rhett "Clark Gable" Butler? "L'embrasser était un supplice. Il avait une hygiène bucco-dentaire douteuse et une haleine parfumée au whisky !" Vous brisez un mythe, Lady Leigh Olivier ! "Vous savez, Fleming m'a demandé de ne pas jouer Scarlett comme une lady, que Scarlett était une salope. J'ai alors dégrafé mon corsage et exposé ma poitrine. J'ai demandé si c'était assez salope pour lui ?" Vous souriez. J'aime l'air mutin de votre sourire.
Vous n’avez jamais eu la langue dans votre poche. George Cukor, qui fut le premier réalisateur d’Autant en emporte le Vent avant d’être remplacé par Victor Flemming, disait que vous étiez une exquise créature, rabelaisienne, qui pouvait raconter des histoires scabreuses avec une voix au timbre clair et glacé et qui pouvait donner envier de pleurer. Vous fasciniez votre monde par votre beauté. Vous le savez et cela vous agace : " Jolie est l'un des deux mots que je déteste le plus, avec belle. A l'école, j'y avais sans arrêt droit !" Votre beauté... Elle vous a empêché d'être prise au sérieux dites-vous.
 
 
Votre carrière est émaillée de rôles aux antipodes les uns des autres. Un jour Scarlett au cinéma, l’autre Sabina dans The Skin of your Teeth, Ophélie dans Hamlet, ou l’agonisante pathétique Blanche Dubois dans Un Tramway nommé désir, rôle que vous avez tenu au théâtre puis au cinéma. Blanche vous a valu un second Oscar, après Scarlett. Les femmes du sud vous sourient semble-t-il. Blanche, ce fut aussi l'occasion de rencontrer Marlon Brando qui joua, quelques années auparavant avec Laurence. Une rumeur sur une prétendue liaison entre les deux hommes vous incita à dire : "Il faudra que je l'essaye, moi aussi, un jour". On ne sait pas vraiment si vous avez entretenu une liaison avec Brando, mais on sait que ce dernier vous désirait tant qu'il en avait "mal aux gencives"... c'est du moins ce qu'il a déclaré. Vous souriez une nouvelle fois. C'est un secret que vous emporterez avec vous.
Ces rôles extrêmes sont également un reflet de votre personnalité profonde. C’est dès l’âge de 22 ans que l’on vous diagnostique bipolaire. Ce trouble vous colle une réputation d’actrice difficile et vous coûte votre mariage avec Laurence Olivier. Ce ne sont pas tant le nombre d’aventures que vous aviez chacun de votre côté, votre intimité dénuée de sensualité, que vos crises d’hystéries qui vous ont perdus Laurence et vous. "En épousant Vivien, j'ai pris le train de nuit pour l'enfer !" dira Olivier après votre séparation. Vous n’avez jamais cessé de l’aimer et de le considérer comme l’acteur le plus talentueux qui soit. Cette rupture a été douloureuse pour vous. Vous avez commencé à consommer beaucoup d’alcool. Lorsque vous avez ôté vos lunettes quelques instants toute à l'heure, pour essuyer une larme - la brise s'est invitée dans vos yeux dira-t-on par pudeur - j’ai remarqué vos traits quelques peu bouffis. Vous faites plus âgée que votre âge. Vous n’avez que 53 ans, mais j’ai le sentiment que votre âme est centenaire.
Avec Laurence, vous avez partagé vos plus grands succès grâce à une passion qui vous unissait, le théâtre. "Lorsque j'arrivais au théâtre, je me sentais en sécurité. J'aime le public. C'est pour lui que je joue. J'essaie de leur donner du plaisir."
 
 
 
Vous toussez ? "Pardon, c'est la tuberculose. Elle me poursuit depuis une quinzaine d'années. Je suis fatiguée, je vais rentrer." Vous me tendez une main gantée de cuir et me lancez un dernier sourire. Je suis émue.
Le lendemain, en ouvrant la presse, je découvre que votre compagnon, John Merival, vous a découverte sans vie dans votre maison. Jean-Pierre Aumont a dit que vous étiez morte de désenchantement. Morte de fatigue pour un amour que vous n’avez pas pu reconquérir, pour des enfants que vous n’avez pas pu donner à Laurence. Que vous étiez morte de tristesse. J’ai envie de croire à cela, c’est plus romanesque que la tuberculose. Laurence s’est recueilli quelques instants à vos côtés. Il y a des amours qui ne meurent pas…
 

ST / 18.03.2016

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