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vendredi 16 novembre 2012

JAGTEN - Thomas Vinterberg - 2012


 
 

Alors que nous sommes mi-novembre, que la saison de la chasse culinaire, cuisine chaleureuse et gourmande accompagnée de son train de fruits de saison, se termine gentiment, Thomas Vinterberg déboule sur les écrans de Suisse romande et nous sert sa propre conception du fameux menu automnal. Quatorze ans après "Festen", et quelques films qui n'ont suscité que peu d'enthousiasme, "Jagten", littéralement "La Chasse", nous offre des retrouvailles glaçantes, qui n'ont rien de la douceur d'un marron glacé, avec le réalisateur danois. Chaque bon cuisinier sait que pour faire une délicieuse sauce d'accompagnement pour le gibier, il faut, cela est indispensable, mettre du sang dans la sauce. Force est de constater que Vinterberg est un excellent cuisinier et qu'il connaît la recette de la sauce "Grand Veneur" pour accompagner le civet de chevreuil. Sauf que dans "Jagten", le sang ne coule pas visiblement : c'est d'une hémorragie interne dont il s'agit. Un mal insidieux qui va faire saigner un homme dans le plus profond de sa chair: une rumeur.
 
 


Le film débute sur une scène pleine de testostérone, de clichés sur le danois moyen : grand, baraqué, un peu bedonnant, barbu, buveur-chasseur, et friand de baignade tout nu dans les eaux gelées d'une rivière. Le danois moyen se réunit en meute virile, entonne des chansons à boire, et considère que l'obtention du permis de chasse est un rituel de passage pour un ado afin de devenir un mec, un vrai, un pur, un dur!
 
 
 
Au milieu de tous ces joyeux chasseurs, un homme se détache : Lucas (le bouleversant Mads Mikkelsen!). Lucas a la quarantaine et vient de retrouver du travail après un divorce difficile qui le prive de la présence régulière de son fils Marcus. Il aime son travail d'éducateur dans une école maternelle. Sa complicité avec les enfants est douce et magique. Hormis les différends qui l'opposent à son ex-femme, la vie de Lucas retrouve une certaine sérénité.
 
Arrive alors ce fameux jour, où Klara (la surprenante et toute jeune Annika Wedderkopp), la fille du meilleur ami de Lucas et élève dans sa classe, lui fabrique un coeur, le lui offre, et l'embrasse même sur la bouche alors que Lucas joue au mort parce que les enfants lui ont sauté dessus. Lucas redonne le coeur bricolé à la petite Klara et lui explique qu'elle ne doit pas embrasser les adultes sur la bouche. Vexée, la petite fille fait l'amalgame entre des images pornographiques que son frère aîné lui a montré et le rejet dont elle vient de faire l'objet. Elle se confie à la directrice de l'école, Grethe (que l'on devine aisément vieille fille...). Cette dernière convoquera Lucas et lui suggérera dans un premier temps, quelques "jours de vacances". La rumeur enfle (notamment "grâce" à Grethe qui scande à qui veut bien l'entendre: "Moi je crois les enfants, ils ne mentent pas."), les propos se déforment, des dépliants expliquant les "symptômes de l'abus sexuel" sont distribués aux parents d'élèves... La chasse à l'homme débute : Lucas devient l'homme à abattre.
 
 
 
Vinterberg se pose en critique d'une société bien pensante, la même au Danemark qu'ailleurs, celle-là même qui pense qu'il vaut mieux  anticiper, accuser à tort, que passer à côté de quelque chose. On avisera plus tard. Lucas n'a pas droit à la présomption d'innocence. D'emblée, les questions du psychologue à Klara sont fermées et suggèrent même l'éjaculation dont n'a jamais parlé l'enfant. Les adultes sont également montrés du doigt: lorsque la fillette se rétracte, sa mère lui dit :"Non, cela est arrivé." Lucas est un pédophile et personne dans le village n'envisage que cela puisse être autrement.
L'ascension de la violence, quelle soit verbale ou physique envers Lucas (et son fils) est fulgurante. Le seul élément rationnel que nous montre Vinterberg, c'est l'arrestation de Lucas, sinon ce ne sont qu'à des réactions viscérales auxquelles nous assistons. Le film devient dès lors insoutenable. On peine à trouver une position sur notre fauteuil, à respirer... On est mal à l'aise. On oscille entre larmes et frissons d'horreur. Et si finalement toutes ces "accusations" étaient réelles? Et si Vinterberg avait volontairement occulté les éléments qui prouvent la pédophilie de Lucas? On fait des suppositions, on observe les personnages, les regards qu'ils se lancent, les attitudes... on soupçonne tout le monde...
 
 
 
"Jagten" est oppressant, poignant, dérangeant, mais visuellement superbe! Lorsque Vinterberg est calme et posé, ses plans sont d'une grande beauté et d'une finesse impressionnante. Le final est magistral... mais comme dirait Voltaire (et mon ami Gabriel qui m'a soufflé cette phrase, et qui accessoirement était assis deux rangées derrière moi) : "Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose"...
 
 
 
 
Votre Cinécution
 
 
 
 

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