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vendredi 8 février 2013

TABOU - Miguel Gomes - 2012

Comment classer un film inclassable ? En refusant de le mettre dans une case qui d’emblée le condamnerait à perdre toute sa part de nostalgie, de mélancolie. Un film qui réveille l’imaginaire romantique du colonialisme, non sans en illustrer la chute brutale.
Ce film est divisé en deux parties (voire trois, si l’on compte l’espèce de prologue poético-lyrique qui nous met dans le bain).
"Paradis perdu", tel est le nom de la première partie. Le paradis perdu d’Aurora, une femme âgée qui dilapide sa petite rente dans les casinos et qui se sent persécutée par sa dame de compagnie qu’elle pense pratiquer le vaudou pour lui nuire. Dans ce paradis perdu évolue Pilar, une femme d’une cinquantaine d’année qui aime le cinéma et qui va à des séances improbables, pour pleurer un bon coup. Pilar est très croyante, très pratiquante. Tout le monde la considère comme bonne et généreuse et totalement épargnée par les difficultés de la vie. Or, Pilar est une femme seule, profondément seule. Elle passe ses journées à recueillir les confidences d’Aurora et à la sortir des ennuis. 
Lorsque la santé d’Aurora décline, la vieille femme a une demande, retrouver Gian Luca Ventura. Pilar part à la recherche du mystérieux inconnu. Elle le retrouve dans une maison de retraite et partage un café avec lui après les obsèques d’Aurora. « Elle avait une ferme en Afrique, au pied du mont Tabou… », tels sont les mots que prononce Gian Luca et qui nous replongent une cinquantaine d’années en arrière, dans la deuxième partie du film : Le Paradis.

Nous sommes en Afrique noire,  au pied du Mont Tabou, qui reste désespérément introuvable sur les mappemondes. Karen Blixen n'est pas très loin. Aurora est jeune, belle, mariée. C’est une jeune femme à la personnalité fondamentalement libre.  Avec son époux, ils possèdent une ferme toute dédiée à la culture du thé. Aurora s’adonne à la chasse (aucune balle n’aurait raté son objectif depuis qu’elle sait utiliser une carabine). Elle reçoit, en cadeau de son mari, un petit crocodile, qu’elle s’empressera de nommer «d’un prénom romantique » : Dandy.
Gian Luca fait la connaissance d’Aurora que plusieurs mois après qu’il se soit installé près de sa ferme. Une attraction fatale réunira les deux amants.


Miguel Gomes, dont c’est le troisième long métrage, livre un film tout en poésie et profondément cinéphile. Les références, hormis dans le titre du film qui fait référence à « Tabou » de F.W. Murnau, sont plutôt tacites et c’est tant mieux.  De l’aveu même du cinéaste, il n’a pas beaucoup de mémoire et son souvenir des films est très confus. Des films qu’il a visionnés, il lui reste en général uniquement  la sensation.  Et « Tabou » est une œuvre comme ça : un film  de sensations, d’émotions. Une pellicule nostalgique et emplie  de mélancolie, non seulement par le fait qu’elle traite d’une histoire universelle (amour passionnel) dans un contexte historique bien défini, mais aussi parce qu'il parle d'une époque qui ne peut exister que dans la mémoire de ceux qui l’ont vécue. Le support utilisé est tout autant nostalgique : le film est en noir et blanc, tourné tour à tour en 35mm et en 16mm, mélangeant les parties parlées et les parties muettes. Gomes donne une touche  d’humour à son film, notamment en utilisant des tubes des années 80 et 60 à la sauce guimauve du genre The Ramones ou The Surfs pour illustrer une période peu glorieuse de la fin du colonialisme portugais, qui dura de 1960 à 1974.
Ce film saura vous entraîner dans un univers presque magique, avec cette capacité, que l’on reconnaît également aux cinéastes qu’apprécie Gomes, de faire qu’une histoire somme toute insipide, en devienne sublime grâce à un traitement artistiquement troublant de l’image. Les nostalgiques d’une certaine époque du cinéma y trouveront certainement leur bonheur, tout comme je l’ai trouvé.





RECOMMANDATIONS

En lien avec ce film, je vous suggère vivement le visionnement de ces deux films:

- "Tabou" de F.W. Murnau



- "Out of Africa" de Sydney Pollack... parce que Karen Blixen n'est pas loin...



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